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Des pas pressés, saccadés. Le gris. La foule. Loïc est emporté. Le quai. Sonnerie. Des portes qui s’ouvrent. Un flot d’humain en jaillit. Il est poussé, repoussé. Va-t-il réussir à entrer, lui, dans cette rame de métro ? Oui, il est entré, poussé, encore. Corps contre corps. De la chair, entourée de chair, qui se touche, malgré soi. L’odeur de l’autre, sous son nez. Des cous. Des nuques. Des cheveux. Des parfums. Des mains, blanches, brunes, noires. Avec bague. Sans bague. Tatouages. Visages. Des regards qui se fuient, s’enfuient, par volonté de demeurer en sa forteresse intérieure.

Le métro file. L’air s’engouffre, malodorant. Une secousse brusque répercute son mouvement, en vague, sur tous les passagers, prêts à s’accrocher les uns aux autres, en grappes, précipités.

Loïc est tout entier en éveil, aux visages, aux paroles. Pour lui, le moment est exceptionnel, parce qu’il lui arrive rarement d’être là, de passage, à Paris. Mais eux, qui l’entourent, pour la plupart d’entre eux, c’est « la » vie, leur vie, de chaque jour. Et c’est pourquoi leurs yeux ne regardent plus, leurs oreilles n’entendent plus. Ils sont ailleurs et pas là, dans cet entre-deux par lequel ils sont obligés de passer.

Il suffit d’une station sur la ligne, pour que, soudain, comme par miracle, tout le wagon se vide. Et il devient possible de s’asseoir. Sonnerie. Départ. En face de Loïc, une femme, d’un certain âge. Sans beauté. Elle a tourné son visage vers la vitre contre laquelle elle est assise. La vitre noire où défile le noir des tunnels souterrains, parfois brisé par les affiches colorées de publicité. Mais elle ne regarde rien. Sur sa joue, une larme coule, qu’elle n’essuie pas. Pourquoi pleure-t-elle ?

Nouvelle ouverture de porte et, cette fois, c’est un vieil homme qui entre, avec, sous le bras, une béquille de bois comme on en faisait autrefois. Loïc le regarde. Son visage, avec sa peau brune, tannée, et cette longue barbe si blanche, lui rappelle un livre de photographies. De quel pays ? Il ne sait plus. Un lointain pays de montagnes de pierres, où les ânes gravissent lentement les chemins. Le vieillard, dont le corps a perdu la vigueur qui fut la sienne, tend la main. Il mendie.

Il n’y a pas de gradation dans la misère. Quand elle pousse à tendre la main, c’est qu’on est au bout du chemin, qu’on soit un homme, une femme, ou un enfant. Toutefois, quand il s’agit d’une vieille femme, ou d’un vieil homme, que tous les autres, autour de lui, ne voient pas, n’entendent pas, lui, au contraire, ne peut demeurer insensible et, parce que Loïc n’est pas là tous les jours, il ouvre son porte-monnaie et donne à cet homme, en lui souriant.

Loïc le suit du regard. Il avance, jusqu’au bout du wagon, titubant, et le plus souvent rejeté. A l’arrêt, il sort du véhicule.

Soudain, Loïc réalise que, lui aussi, doit sortir à cette station, pour prendre une correspondance. Station de croisement de lignes où, de nouveau, le monde afflue. Bousculade sur le quai. Loïc a du mal à avancer. Pourquoi ? Un homme est au sol, tombé. Autour de lui, la foule indifférente, qui lui passerait presque par-dessus. Mais Loïc s’approche, pose les yeux sur lui, le saisit par la main et le fait lever. Et il se tient debout, devant lui, beau de la beauté rude et sévère de ces montagnes disparues, où on le connaissait par son nom.

 

Marc 9 :  27
« Mais Jésus le saisit par la main et le fit lever. Et il se tint debout. »

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