Fidélité, fruit et réussite (revisités)
Ces dernières années, l’idée a été avancée que la notion de « fruit » pourrait être une manière appropriée de résoudre la tension qui existe entre ceux qui recherchent la « réussite » dans le ministère et ceux qui se concentrent sur la « fidélité ». C’est l’argument avancé par Tim Keller dans son ouvrage majeur Une Église centrée sur l’Évangile. L’apport de Keller sur ce sujet est tellement majeur qu’il convient de le citer longuement :
Dire que seule la fidélité compte, c’est une simplification excessive. Nous avons besoin, en effet, de quelque chose de plus que la fidélité pour évaluer si nous sommes les serviteurs que nous devrions être. Au fur et à mesure de mes lectures, de mes réflexions et de mes enseignements, je suis arrivé à la conclusion que, pour évaluer un ministère, la notion de fruit est plus biblique que celle de réussite ou de fidélité. Ainsi, Jésus dit à ses disciples qu’ils doivent produire « du fruit en abondance » (Jn 15.8). Et Paul parle même, de manière encore plus précise, des conversions comme des « fruits » qu’il désire voir quand il ira prêcher à Rome, pour « pouvoir récolter quelques fruits parmi vous comme parmi bien d’autres peuples » (Rm 1.13).
L’apôtre parle aussi du « fruit » de la piété qu’un responsable chrétien peut voir grandir dans la vie des chrétiens dont il a la charge. Ce fruit comprend le « fruit de l’Esprit » (Ga 5.22). Les bonnes œuvres, comme la compassion envers les pauvres, sont également appelées « fruits » (Rm 15.28). […]
Une passion pour la croissance
Andrew HEARD
Votre Église connaît-elle la joie de la croissance ?
Nous la désirons, mais la croissance, tant numérique que spirituelle, n’est pas toujours au rendez-vous. En faisons-nous assez pour atteindre ceux qui sont perdus ?
Quels sont les dangers d’une passion pour la croissance ?
Quels sont les changements nécessaires pour mieux remplir notre mission de faire des disciples ?
Solidement biblique et empreint d’authenticité, cet ouvrage novateur bouscule les idées reçues et refuse les réponses faciles. Il aborde les tensions que ressent tout responsable qui veut s’engager dans un processus de croissance et de changement, tout en demeurant résolument attaché à la Parole de Dieu.
La métaphore du jardinage montre que la réussite et la fidélité sont des critères insuffisants en eux-mêmes pour l’évaluation d’un ministère. Les jardiniers doivent certes être fidèles dans leur travail, mais ils doivent aussi être qualifiés, sinon rien ne poussera dans le jardin. Pourtant, en fin de compte, la mesure de la réussite du jardin (ou du ministère) est déterminée par des facteurs indépendants de la volonté du jardinier. […]
L’apport du mouvement de croissance de l’Église de ces dernières décennies est indéniable. Mais son insistance excessive sur la technique et les résultats risque de mettre trop de pression sur les responsables chrétiens, parce que sont laissées de côté la formation du caractère et la souveraineté de Dieu. En revanche, ceux qui affirment que seule la fidélité est requise – et qui ont en grande partie raison – risquent d’enlever trop de pression des épaules des responsables. Ils éviteront alors de se poser des questions difficiles lorsque leur ministère, même fidèle, ne portera que peu de fruits. Lorsque le fruit devient le critère d’évaluation, nous sommes tenus pour responsables, mais pas écrasés par l’attente du fruit : des vies radicalement transformées par l’intermédiaire de notre ministère.
Il est certainement vrai que la fertilité est un thème biblique qui inclut le développement d’un caractère digne de Christ, ainsi que les actes qu’un tel caractère produit, le plus célèbre étant (sans être le seul) le fruit de l’Esprit dans Galates 5. Mais cette fertilité comporte aussi l’idée d’une augmentation du nombre de convertis. Comme Keller le note à juste titre, Romains 1.13 utilise la notion de « fruit » (ou de récolte – la Segond 21 parle de « récolter du fruit ») pour parler de la conversion des païens. Nous pourrions aussi ajouter Colossiens 1.5-6, qui parle de « la parole de vérité, la bonne nouvelle » qui « porte des fruits et fait des progrès dans le monde entier ». Dans l’Évangile de Jean, Jésus parle de l’urgence d’accomplir l’œuvre de son Père, laquelle consiste à « amasse[r] du fruit pour la vie éternelle » (Jn 4.34-38) : une allusion claire à une croissance par conversion ! Plus tard, en Jean 12, Jésus prédit que sa mort produira « beaucoup de fruit » (Jn 12.24), avant de reparler immédiatement de la « vie éternelle » (Jn 12.25). Ces références au « fruit » constituent un élément clé du contexte de Jean 15, où Jésus parle de son attente envers ses disciples en ces termes : « Si vous produisez du fruit en abondance et que vous prouvez ainsi que vous êtes vraiment mes disciples, mon Père sera glorifié aux yeux de tous » (Jn 15.8 – Semeur). Bien sûr, d’autres aspects relatifs au « fruit » sont visés, tels que l’amour, l’obéissance ou la prière. Mais, comme d’autres commentateurs l’ont également noté, Jésus inclut certainement ici l’idée du fruit pour parler du témoignage de l’Évangile et de la croissance par conversion.
Tout cela pour dire que je ne suis pas sûr que la notion de fruit me libère beaucoup des attentes liées au ministère. En fait, je ressens même beaucoup de pression à cause du fait que nous devons « port[er] beaucoup de fruit » !
En somme, puisque la notion de « fruit » est si étroitement liée au désir de croissance numérique et spirituelle du peuple de Dieu, elle penche nettement du côté de la « réussite » (par opposition au côté de la « fidélité »). Et il n’y a rien de mal à cela. Le terme « réussite » est neutre en soi ; sa signification dépend du contexte spécifique dans lequel il est employé, des résultats recherchés et des méthodes déployées pour atteindre lesdits résultats.
Cependant, tout comme Keller, je crois que la notion de « fruit » est plus appropriée que celle de la « réussite » – non parce que cela évite de mettre une quelconque pression sur le ministère, mais parce que cela reflète plus fidèlement une forme de « réussite » qui dépend de Dieu. La notion de « fruit » porte en soi un fort sentiment de dépendance envers la sève dont la vigne se nourrit. Nous n’obtiendrons aucune « réussite » sans être intimement unis à Christ, sans dépendre de lui seul. Comme il le dit, « sans moi, vous ne pouvez rien faire » (Jn 15.5).
En définitive, quelle que soit la notion que nous choisissons, revenons à la leçon la plus importante : les Écritures sont claires sur le fait que les chiffres ont de l’importance.
