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Francis Bacon (1561–1626), que beaucoup considèrent comme le père de la science moderne, a déclaré que Dieu n’avait pas écrit un livre, mais deux : les Écritures et la création[1].

Voilà̀ qui va nous permettre de comparer deux activités rationnelles, l’une scientifique et l’autre théologique, à savoir l’interprétation de la nature et l’interprétation de la Bible. Nous disposons donc de deux séries de « données », la première provenant de notre étude de la nature, la seconde de notre étude des Écritures. Je pense que nous sommes tous d’accord sur le fait que la Bible doit être interprétée. En revanche, tout le monde n’est pas conscient que la nature, elle aussi, demande à être interprétée.

Prenons un exemple bien connu. Au 3e siècle avant J.-C., le philosophe grec Aristote affirme que le soleil, les étoiles et les planètes tournent autour de la terre, elle-même immobile au centre de l’univers45. Pendant des siècles, cette théorie semble cohérente et la plupart des gens y adhèrent (elle est à l’origine des fameux problèmes de Galilée abordés au chapitre deux). Le soleil se lève, puis se couche ; nous le voyons tourner autour de la terre. Si la terre se déplace, pourquoi ne sommes-nous pas tous éjectés dans l’espace ? Pourquoi une pierre lancée dans les airs retombe-t-elle immédiatement au sol, puisque la terre tourne si vite ? Pourquoi ne sentons-nous pas le vent contre notre visage lorsque nous nous déplaçons ? L’idée d’une terre en mouvement paraissait complètement absurde !

La science peut-elle tout expliquer ?

La science peut-elle tout expliquer ?

BLF EDITIONS. 156.

La science peut-elle tout expliquer ? Beaucoup de gens le pensent aujourd’hui. Il faut dire que les découvertes et les progrès technologiques ont été extrêmement nombreux ces dernières décennies.

Néanmoins, faut-il aller jusqu’à estimer que la religion se voit de facto reléguée au rang des pensées archaïques ? Foi et raison sont-elles forcément irréconciliables ? À la fois scientifique de renom et fervent chrétien, le professeur John Lennox propose dans cet ouvrage une réflexion stimulante et accessible sur l’un des grands sujets de débat de notre époque.

https://youtu.be/CI_jS2lEBw8

BLF EDITIONS. 156.

La théorie d’une terre fixe semblait d’ailleurs confirmée par la Bible :

Il a établi la terre sur ses fondements : elle ne sera jamais ébranlée. PSAUMES 104 : 5

Plus encore, la Bible semble confirmer une terre immobile et un soleil en mouvement :

Le soleil se lève, le soleil se couche, il soupire après l’endroit d’où il se lève de nouveau. ECCLÉSIASTE 1 : 5

En 1543, l’astronome Nicolas Copernic publie une œuvre majeure : Des révolutions des orbes célestes. Son hypothèse : la terre et les planètes tourneraient autour du soleil. Les protestants comme les catholiques refusent d’accorder du crédit à cette nouvelle théorie absolument surprenante.

Le réformateur Martin Luther rejette de manière inattendue cette innovante vision des choses. Il affirme que c’est au soleil et non à la terre que Josué a demandé de s’arrêter[2]. Jean Calvin croit lui aussi que la terre est immobile :

Comment [la terre] pourroit-elle demeurer immuable en une agitation si légère des cieux, si elle n’avoit une telle fermeté de celuy qui l’a faite[3] ?

En 1632, les contributions de Galilée donnent du poids à la théorie de Copernic et nous savons tous comment cela s’est terminé. Galilée avait raison et je suppose que vous, lecteurs, admettez sans problème que la terre tourne autour du soleil.

Imaginez ce que cela représente : pendant des siècles, tout le monde était d’accord pour dire que la terre était immobile. Puis, Galilée a proposé une autre théorie et le nombre de partisans d’une terre fixe n’a cessé de diminuer, tandis que celui des partisans d’une terre en mouvement a augmenté jusqu’à inverser la tendance. Aujourd’hui, presque tout le monde accepte l’interprétation de la nature selon laquelle le mouvement de la terre se fait en fonction du soleil et des étoiles qui, eux, sont fixes.

Cette loi naturelle entre-t-elle en contradiction avec la Bible qui nous dit que la terre est fixe ?

Oui, si l’on tient à interpréter de façon strictement littérale la phrase : « Il a établi la terre sur ses fondements : elle ne sera jamais ébranlée ». Mais est-ce la bonne manière de lire la Bible ? Certains chrétiens maintiendront que oui : il faut interpréter la Bible littéralement, sans quoi nous remettons en cause son autorité. Je comprends tout à fait ce désir de protéger les Écritures, mais nous ne pouvons pas protéger la Bible en affirmant ce qui est faux à son sujet. Prenons l’exemple de la description d’Israël, « un pays où coulent le lait et le miel » (Deutéronome 31 : 20). Devons-nous comprendre cela littéralement ? Y avait-il un grand fleuve de lait et de miel bien collant qui coulait dans le pays ? Bien sûr que non. C’est une métaphore. Le lait et le miel sont bien à prendre au sens propre, mais l’emploi du verbe « couler » est une manière métaphorique de mettre l’emphase sur la profusion de pâturages, d’abeilles et de production laitière dans le pays. Notons cependant que la métaphore exprimée par le verbe « couler » renvoie à une réalité : l’abondance au sens propre.

Nous employons de telles métaphores dans la vie courante. Si je vous disais que Guillaume est passé devant la maison à la vitesse de la lumière dans sa nouvelle voiture, il ne vous viendrait pas à l’esprit d’interpréter littéralement « à la vitesse de la lumière ». Vous verriez cela comme une manière imagée de dire que Guillaume est (littéralement) passé devant la maison en conduisant très vite. Une partie de la phrase seulement est à prendre au premier degré, pas la phrase entière. Les spécialistes qualifient souvent ce premier degré de « littéraliste ». Nous constatons encore une fois que la métaphore employée renvoie à une réalité.

Voilà̀ d’où̀ vient, en grande partie, notre incompréhension. C’est l’usage que l’on fait du terme « littéral » qui prête à confusion.

Un texte littéralement métaphorique

La question est d’une telle importance que je vais vous donner un autre exemple. Jésus a dit : « C’est moi qui suis la porte » (Jean 10 : 9). Devons-nous prendre cette phrase au sens littéral (ou mieux, au sens littéraliste) ? Non, bien sûr. Pourquoi ? Parce que notre expérience de la réalité (la science au sens large) nous permet de savoir ce qu’est une porte, qu’elle soit faite de bois, de métal ou de tout autre matériau, et qu’il est évident que Jésus n’entre pas dans cette catégorie. Ses paroles sont métaphoriques. Au risque d’insister, cette métaphore renvoie à une réalité. Jésus est réellement « une porte » : il est le véritable passage vers une relation vivante avec Dieu.

Si nous voulons mener un débat digne de ce nom sur la science, Dieu et la Bible, nous devons admettre deux choses :

  • La Bible, comme toute œuvre littéraire, regorge de métaphores et recourt à un langage imagé.
  • Les métaphores renvoient à quelque chose de réel. Nous utilisons souvent le mot « littéral » pour dire quelque chose comme « au sens premier du terme », ce qui prête à confusion.

Revenons à notre planète terre. Autrefois, notre expérience du monde qui nous entoure était particulièrement cohérente avec l’idée que la terre est fixe dans l’espace. Or, notre expérience s’est développée et nous savons désormais que la terre n’est pas fixe au sens littéral. Notons aussi que le livre des Psaumes est un livre très poétique. Nous pouvons donc nous demander à juste titre si le psalmiste ne parlerait pas de la terre fixe en ayant recours à une métaphore. Nous dirons par exemple que Dieu a fixé la terre, non dans l’espace, mais en ce sens qu’il a pourvu à sa stabilité dans de nombreux domaines, qu’il l’a « établie » selon son dessein. De cette stabilité découle, entre autres, la régularité des saisons, « les semailles et la moisson ».

Pour ce qui est du mouvement de la terre, bien que la Bible puisse être interprétée de manière à soutenir la théorie d’une terre fixe, nous constatons désormais qu’il est possible de l’interpréter autrement et de façon tout à fait raisonnable. Nous sommes ainsi en mesure de donner un sens cohérent aux Écritures, sans entrer d’emblée en contradiction avec les découvertes scientifiques parce que l’on s’accrocherait à une interprétation littéraliste de la Bible.

Galilée disait que la Bible nous apprend « comment on doit aller au ciel et non comment va le ciel ». C’est vrai en grande partie. La Bible n’est pas un cours de science. D’ailleurs, ce n’est pas ce que nous attendons d’elle. Je n’ai pas appris les mathématiques en la lisant. Toutefois, il serait faux de dire que la Bible n’a rien à nous apprendre sur le monde physique. Dans la première phrase du livre de la Genèse, « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre », la Bible nous parle du ciel et de la terre que les physiciens et les chimistes étudient.

Plus encore, la Bible et la science s’accordent manifestement sur le fait que l’univers a eu un commencement. C’est assez incroyable, étant donné qu’en science, cette théorie ne date que du 20e siècle. C’est la vision d’Aristote (celle d’un univers éternel) qui avait dominé la sphère intellectuelle européenne jusque-là̀. Le comble, c’est que la Bible révélait déjà depuis des milliers d’années qu’il y avait eu un commencement. Il aura fallu du temps à l’astrophysique pour se mettre à la page ! Comme je l’ai suggéré lors d’un congrès international qui réunissait scientifiques, philosophes et théologiens, si la communauté scientifique avait pris la Bible au sérieux plus tôt, elle aurait pu chercher les preuves d’un commencement bien avant.

[1] Francis Bacon, Du progrès et de la promotion des savoirs, Paris : Gallimard, 1991.

[2] John Brooke, Science and Religion, Cambridge : Cambridge University Press, 1991, p. 96.

[3] Jean Calvin, Commentaires sur le livre des Pseaumes, vol. 2, Paris : Librairie de Ch. Meyrueis et Compagnie, 1859, p. 205.

 

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