Les valeurs des français et le témoignage chrétien

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Les valeurs des français, et celles de nombreux autres pays, sont régulièrement analysées par les sociologues. En Europe, c’est l’European Values Study qui conduit une enquête tous les neuf ans depuis 1981. La plus récente, menée à partir de 2017, est en train d’être publiée et les premiers résultats publics sont disponibles sur le site de l’EVS. Les données complètes seront mises en ligne dès le mois de décembre. En attendant l’ensemble des données, le CNRS a déjà résumé l’essentiel des grands résultats pour la France et plusieurs auteurs les discutent dans un ouvrage publié récemment [1]. Le résultat de l’enquête peut se résumer en ces quelques lignes : « des Français plus pessimistes sur les politiques mises en œuvre et sur la qualité de la démocratie », mais aussi « moins religieux, assez politisés et critiques, plutôt ouverts aux autres et très libéraux sur le plan moral » [2].

 

Plusieurs traits ressortent, et ils peuvent nous aider à mieux comprendre la société dans laquelle nous vivons. Ils peuvent nous aider aussi à mieux être témoins de Jésus-Christ.

 

1. La libéralisation des mœurs

La première grande valeur pour les français, c’est la libéralisation des mœurs. Bien sûr ceci n’est pas vraiment nouveau, mais elle s’est largement accentuée durant la dernière décennie. L’un des auteurs, Pierre Bréchon, indique que cet indice (allant de 1 à 10) est passé de 4,3 à 6,4, soulignant la forte libéralisation des mœurs des Français. Ce premier point est déterminant car il est, pour les auteurs de cet ouvrage, structurant pour la société à venir. C’est un point essentiel à la société de demain. C’est sur cette valeur que l’intégrité de la société de demain se construit.

En clair : les Français veulent choisir leur manière de vivre. Acceptation du divorce, de l’avortement, de l’homosexualité, du suicide, de l’euthanasie… chacun son avis. Bien sûr, ceci n’est que l’aboutissement d’une société qui, dans les dernières 50 années, a construit un monde dans lequel l’individu est son seul maître. « Autonomisation, refus des contraintes, épanouissement personnel », voilà les mots clés dans ce processus de libéralisation de plus en plus avancé.

 

2. L’altruisme

Deuxième grande valeur : l’altruisme. Ici, il faut faire attention. Il ne faut pas confondre libéralisation et individualisation des valeurs, et altruisme. Les Français veulent choisir leur vie, leur sexualité… mais ils veulent aussi une société plus solidaire. Ceci est assez contre-intuitif. Nous pourrions attendre que l’individualisation conduise à l’isolement et au désintéressement. L’individualisation n’a pas pour conséquence nécessaire la perte du lien social. Au contraire : « conditions de vie des personnes âgées, malades ou handicapées… des chômeurs et des immigrés », voilà ce qui fait partie des grandes soucis des français. « En clair, l’altruisme a plutôt bien résisté à la crise. »

 

3. Une demande croissante de sécurité

Une troisième valeur importante pour les Français du 21esiècle, c’est celle de l’autorité, voir même de la sécurité. Les résultats de l’étude montrent assez distinctement l’émergence d’une demande d’autorité dans le domaine de la vie civile :

« Dans un environnement de plus en plus incertain, et perçu par beaucoup comme menaçant, plus de sécurité dans la sphère publique est vue comme la condition même de la liberté de choix au niveau individuel. »

Il semblerait bien que pour les Français, les libertés individuelles auxquelles ils tiennent tant dépendent du respect de règles communes. Là aussi l’individualisation n’a pas forcément les conséquences que nous aurions pu attendre. Si, dans le domaine de la vie privée, les Français exigent une liberté individuelle totale… il n’en est pas de même dans le domaine public.

 

Conclusion

Face à l’individualisation et à la libéralisation croissante des mœurs, comment réagir en tant que chrétiens ? Deux choses me semblent essentielles. Premièrement, nous devons prendre le temps de comprendre comment nous sommes arrivés à une telle individualisation des valeurs. Cela demande du temps, mais surtout la volonté de le faire. Deuxièmement, nous devrons montrer qu’il est impossible de déterminer nous-mêmes nos valeurs. C’est un principe apologétique important qu’il sera nécessaire d’utiliser. Dans une société aux mœurs sans cesse en mutation, ce sera l’un des meilleurs moyens de continuer à proclamer la seigneurie de Christ dans tous les domaines de la vie humaine – y compris l’éthique sexuelle.

Face à la demande de soutien et d’altruisme, l’Église devra continuer à être la communauté de Jésus-Christ, un avant-goût de ce que sera le royaume. Si l’Église n’est pas le royaume de Dieu, elle doit tendre, à cause de l’Esprit qui transforme et unit tous les croyants, à être une communauté de soutien et d’amour fraternel. Nous pourrons aussi questionner nos contemporains. D’où vient ce sens profond, ce besoin même, d’altruisme ? D’où vient cette nécessité presque évidente de prendre soin les uns des autres ?  Fruit d’une adaptation… mais à quoi ? Besoin inné, oui mais à cause de quoi ? Nous devrons montrer que ce besoin d’altruisme n’a de sens que parce que Dieu nous a créés comme membres de l’humanité. Nous ne sommes pas des individus isolés. Nous avons une responsabilité les uns envers les autres parce que Dieu nous a tous créés à son image.

Enfin, la demande de sécurité, et la demande de l’exercice d’autorité, pose la question de l’avenir du témoignage public de la foi. Dans une société qui se voudra peut-être libertaire et sécuritaire, allons-nous vers un durcissement français à l’encontre du témoignage public ? Et si c’est le cas (ce qui reste à voir), comment l’Église y fera-t-elle face ? Se contentera-t-elle d’une évangélisation par l’amitié ? Fera-t-elle le choix d’une « option bénédictine » ? S’il est impossible de savoir ce qui sera, nous devons au moins nous poser dès maintenant la question.

 

 

[1]    Pierre Bréchon, Frédéric Gonthier et Sandrine Astor, La France des valeurs. Quarante ans d’évolutions, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, avril 2019.

[2]    Anne-Sophie Boutaud, « La France de 2019: plus critique et plus altruiste », 25 avril 2019, CNRS – Le Journal, http://lejournal.cnrs.fr, consulté le 19 juillet 2019.

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