Une théologie de la migration

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Un des grands champs de mission pour l’Église aujourd’hui est la question des immigrations sociales et politiques. Cette importance est renforcée par les causes du « défi migratoire » actuel, souvent liées à des situations de violence ou d’oppression. Dans ce contexte, quel est le rôle des chrétiens, quelle est la place de l’Église ?

La tragédie migratoire [1]

Donnons un peu de poids à cette question avec quelques chiffres. Il y aurait environ 1 milliard de personnes migrantes. Parmi ces migrants, 245 millions de personnes sont des migrants « trans nationaux » et 21,3 millions peuvent être qualifiées de réfugiés. Depuis plusieurs années, à cause des troubles civils vécus dans de nombreux pays, les déplacements forcés de population sont allés croissant, dépassant en 2015 le niveau des déplacements démographiques ayant suivi la 2e guerre mondiale. Ainsi, le nombre de réfugiés ayant été conduits à sortir de leur pays d’origine est d’environ 40,8 millions – 8,6 millions pour la seule année 2015 – ce qui représente une augmentation dramatique de 45% depuis 2012 !

Le problème migratoire est plus complexe encore, car les mouvements de population, en particulier forcés, sont souvent internes au pays d’origine. C’est le cas des déplacements dus à des conflits violents. Environ 65,3 millions de personnes ont été déplacées pour cette raison, et ce pour la seule année 2015, incluant 38 millions de personnes déplacées à l’intérieur de leur pays d’origine. Les pays particulièrement affectés par ces migrations forcées sont le Yémen, l’Iraq, l’Ukraine, le Soudan, la République démocratique du Congo et l’Afghanistan. La Syrie, quant à elle, demeure le pays principal d’origine des réfugiés (avec 4,9 millions). Le reste des déplacements forcés – hors raison de violence et conflit – se produisent le plus souvent en cas de désastre naturel (presque 20 millions en 2014 par exemple)[2].

Conclusion ? Il est impossible de sous-estimer les drames qui se jouent au niveau international. D’ailleurs ceux-ci dépassent largement la question de l’immigration, que ce soit en Europe ou aux Etats-Unis.

Une citation de versets bibliques

Parlant de cette « crise migratoire », je ne souhaite pas faire de politique. Je m’intéresse plutôt à la réaction / action des Eglises. Si vous lisez un peu les blogs chrétiens, ou tout simplement si vous êtes sur les réseaux sociaux, vous aurez peut-être eu l’occasion de voir quelque chose de surprenant. Des listes de citations de versets bibliques sont données dans lesquels le peuple de Dieu est appelé à accueillir les étrangers. Je n’ai pas vraiment de problèmes avec les versets en question. Mais, car il y a un « mais », la citation de versets bibliques ne fait pas tout.

En effet, une simple citation de ces versets de l’Ancien Testament ne suffit pas à dire que nous devons accueillir les étrangers.

Pourquoi ? Le problème est double.

Premièrement, ces citations de versets ne posent pas la question de la manière dont nous lisons l’Ancien Testament. Si nous interprétons tous les versets concernant l’étranger comme impliquant une obligation perpétuelle et inconditionnelle d’accueil, comment lisons-nous les versets mentionnant les obligations auxquelles étaient soumises les étrangers ?

En d’autres termes, pouvons-nous choisir les versets qui nous arrangent ? Comment considérer les versets sur l’accueil des étrangers comme véhiculant une obligation quasi morale tout en mettant de côté les autres versets ? Bien sûr, que les choses soient claires : je ne dis pas que les versets concernant l’accueil de l’étranger ne sont valables que pour l’Ancien Testament. Je ne dis pas non plus que nous devrions accueillir les étrangers et mettre à mort tous ceux qui blasphèment le nom de Dieu (Lv 24.16).

Qu’est-ce que je veux dire, alors ? Devons-nous mettre de côté les versets qui parlent de l’accueil de l’étranger simplement parce qu’ils sont dans l’Ancien Testament ? Bien sûr que non ! Ce que je veux dire est finalement très simple. Nous devons faire attention à la manière dont nous lisons ces versets et ne pas faire des citations simplistes et rapides. Nous devons interpréter l’Ancien Testament d’une manière qui soit cohérente.

Un manque théologique

Le deuxième problème d’interprétation est le suivant : une lecture trop rapide de ces versets passe rapidement sur la nécessité de justifier théologiquement du soin de l’étranger. De nombreux théologiens ont bien sûr travaillé cette question, et je ne remets pas en cause leur sérieux. Ce qui est problématique, c’est encore une fois la citation simpliste des versets de l’Ancien Testament.

Comment justifier de cet accueil de l’étranger ? Nous pouvons voir que le soin de l’étranger – comme de la veuve, du pauvre et de l’orphelin – est une conséquence du mandat créationnel. Je m’explique. Ce mandat confié par Dieu à l’humanité comporte trois dimensions :

  • Une bénédiction de la part de Dieu.
  • Une vocation à se multiplier.
  • Une vocation à prendre soin de la création.

Le plus souvent, nous considérons que la troisième dimension concerne uniquement le monde naturel. Le soin de la création serait par exemple la défense environnementale. Ce serait oublier que l’humanité fait partie de la création. Si elle en est distincte en vertu de cette image de Dieu qu’elle porte, l’humanité fait cependant partie de la création.

Certainement Gn 1.28 ne comporte pas explicitement ce mandat de prendre soin des autres êtres humains. Il faut bien sûr se rappeler qu’avant la chute, ce mandat de prendre soin les uns des autres n’était pas nécessaire. L’extension de Gn 1.28 aux êtres humains est une conséquence de la chute.

Une réflexion à poursuivre

Si nous voulons pleinement justifier du soin et de l’accueil des étrangers, nous devons proposer une théologie et une interprétation adéquates. Nous devons aussi répondre aux autres questions qui s’imposent. Y a-t-il plusieurs catégories d’étrangers dans l’Ancien Testament, et dans ce cas quelles en sont les implications ? La dimension théocratique de l’Ancien Testament implique-t-elle des différences dans l’accueil de l’étranger ? Quelle est l’articulation entre la responsabilité personnelle, ecclésiale et gouvernementale ? Ces questions sont complexes mais nécessaires. Poursuivons notre réflexion théologique afin d’être toujours plus fidèles à la responsabilité créationnelle que Dieu nous a confiée.

[1]    Ce paragraphe a été publié dans La revue réformée.

[2]    International Organization for Migration, « Global Migration Trends Factsheet », http://iomgmdac.org/global-trends-factsheet, consulté le 4 septembre 2017.

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