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Sommes-nous tenus comptables pour les péchés de nos ancêtres ?

En Jérémie 31–32, le prophète destine des paroles d’espérance à ses frères Juifs exilés à Babylone. Il répond à la plainte qu’ils formulent selon laquelle ils souffriraient injustement pour les péchés de leurs ancêtres, en les assurant qu’un jour allait bientôt venir lors duquel Dieu allait établir avec eux une nouvelle alliance, les rétablissant dans leur patrie et leur révélant sa justice. Mais à quoi exactement allait ressembler cette justice ? Dans cet article, je souhaite examiner deux passages :

Dans ces jours ils ne diront plus : « Les pères ont mangé des raisins verts et les dents des enfants en ont été agacées. » Mais chacun mourra pour sa propre iniquité. Celui qui mange des raisins verts, ses dents en seront agacées. (Jér. 31:29–30)
Tu montres ton inébranlable amour à des milliers, mais tu punis les fautes des pères sur leurs enfants après eux, O grand Dieu puissant, dont le nom est le SEIGNEUR des armées. (Jér. 32:18)

Jérémie semble ici énoncer deux principes contradictoires : d’une part, il dit que chaque individu doit porter la culpabilité de ses propres péchés ; d’autre part, il dit que Dieu reporte la culpabilité des pères sur leurs enfants.

Étant donné que Jérémie juxtapose ces deux principes dans des chapitres qui se suivent, il est surprenant qu’il ne montre pas la moindre conscience qu’il y a une tension ici.

Alors, laquelle des deux solutions est la bonne ? Les enfants souffrent-ils ou non des péchés de leur père ? Étant donné que Jérémie juxtapose ces deux principes dans des chapitres qui se suivent, il est surprenant qu’il ne montre pas la moindre conscience qu’il y a une tension ici. Plus encore, ses paroles soulèvent un certain nombre de questions théologiques et pratiques pour nous : comment tout cela s’accorde-t-il avec la doctrine du péché originel ? Existe-t-il un péché générationnel ou une malédiction générationnelle ? Dieu attend-il de nous que nous nous repentions des péchés des autres ?

Deux principes : le jugement individuel et générationnel

Il peut être utile d’examiner le contexte plus large de l’Ancien Testament, qui apporte des éclaircissements sur ces deux principes.

Le premier principe – que l’on peut appeler le principe du « jugement individuel » – est repris mot pour mot dans Ézéchiel 18:1–20. Comme Jérémie, Ézéchiel était un prophète de la période de l’exil, ce qui suggère que le proverbe des « raisins verts » était commun à cette date. Dieu promettait que ce proverbe serait bientôt rendu obsolète, puisque chacun serait jugé pour son propre péché seulement.

Le principe du jugement individuel se trouve aussi en Deutéronome 24:16 : « Les pères ne seront pas mis à mort à cause de leurs enfants, ni les enfants à cause de leurs pères. Chacun sera mis à mort pour son propre péché. » Il est important de noter que ce verset s’applique aux contextes judiciaires humains, mais pas nécessairement aux méthodes de Dieu envers l’humanité — comme il en est de la vengeance qui est un droit que Dieu se réserve (Deut. 32:35 ; Rom. 12:19).

Le second principe — nous pouvons le nommer le principe du « jugement générationnel » – est aussi largement attesté dans l’Ancien Testament. Jérémie 32:18 est, pour l’essentiel, une répétition de la description que Dieu donne de lui-même en Exode 34:7 : « conservant un amour inébranlable pour des milliers, pardonnant l’iniquité, la transgression et le péché, mais qui n’innocentera en aucun cas les coupables, en faisant retomber l’iniquité des pères sur les enfants et les enfants des enfants, jusqu’à la troisième et à la quatrième génération » (voyez aussi Ex. 20:5–6).

De la même manière, le livre des Lamentations reconnaît que l’exil est un jugement générationnel : « Nos pères ont péché et ils ne sont plus ; et nous portons leurs iniquités” (Lam. 5:7). On pourrait aussi citer bon nombre d’exemples de l’Ancien Testament d’enfants qui tombent sous le jugement de leurs pères : la génération de Noé (Gen. 7:21) ; Sodome et Gomorrhe (Gen. 19:24–25) ; Acan (Jos. 7:24–25) ; les Amalécites (1 Sam. 15:2–3) ; les fils de Saül (2 Sam. 21:6–9) ; Jéroboam (1 Rois 14:9–10) ; Achab (1 Rois 21:21–22) ; et bien d’autres. En outre, on trouve des prières de confession collective offertes pour les péchés commis par les générations précédentes (Dan. 9:4–19 ; Esdras 9:6–7).

Comme ces deux principes sont clairement présents dans les Écritures, nous devons discerner comment ils peuvent être compatibles entre eux – et ce qu’ils signifient pour nous aujourd’hui.

De l’aide venant d’un théologien de la scolastique réformée

Bien sûr, ces questions ne sont pas nouvelles. Elles ont fait surface tout au long de l’histoire de l’Église, en particulier dans les débats sur la doctrine du péché originel, qui enseigne que l’humanité a hérité d’une condition de culpabilité et de corruption résultant du premier péché d’Adam – essentiellement la forme la plus large de jugement générationnel. Les nombreuses réponses de l’Église aux dénégations du péché originel nous aident à comprendre l’enseignement des Écritures sur le jugement individuel et générationnel.

Le péché originel est essentiellement la forme la plus large de jugement générationnel.

Une des meilleures et précoces défenses protestantes de la doctrine du péché originel nous vient de Francis Turretin (1623–1687) dans son grand œuvre, Institutes of Elenctic Theology (Institutions de théologie élenctique). Dans sa section sur le péché, Turretin traite de la question de savoir si le premier péché d’Adam est imputé directement à ses descendants, ou s’ils ne sont considérés coupables que de leur propres péchés (I.613–629).

En défendant l’idée qu’il est juste que le péché d’Adam soit imputé à sa descendance, Turretin clarifie l’idée selon laquelle la culpabilité ou la justice d’une personne ne peut être imputée à une autre à moins qu’il n’existe une « connexion particulière » entre les deux. Cette connexion peut être : (1) naturelle, comme un père avec son enfant, (2) fédérale, comme un roi avec ses sujets, ou (3) volontaire, comme entre des amis. Pour ce qui est de la relation entre Adam et ses descendants, les deux premières catégories s’appliquent (naturelle et fédérale) ; pour Christ et les croyants, ce sont les seconde et troisième qui s’appliquent (fédérale et volontaire).

Dans ses arguments en faveur de l’imputation du péché originel, Turretin examine les divers exemples bibliques du principe du jugement générationnel mentionnés ci-dessus, pour conclure : « Il en ressort évidemment que l’imputation du péché d’autrui ne doit être qualifiée ni comme inhabituelle ni comme inouïe (puisqu’elle peut être prouvée par tant d’exemples), ni comme absurde, injuste et cruelle (puisque Dieu lui-même prétend être celui qui visite les crimes des parents sur leurs enfants). »

Mais qu’en est-il du jugement individuel ?

Turretin anticipe une objection fondée sur le principe du jugement individuel qui cite Ézéchiel 18:20. Il répond que ce principe ne devrait pas être pris de manière absolue ou universelle, au risque de contredire la principe du jugement générationnel, tout autant que la substitution de Christ à notre place.

Bien plutôt, nous devrions traiter le principe du jugement individuel selon certaines qualifications.

1. Il s’applique à des enfants adultes qui s’éloignent de l’iniquité de leurs parents et ne les imitent point.

Inversement, ceux qui continuent à pratiquer les péchés de leurs parents seront jugés coupables des péchés de leurs parents, tout comme le fait que Christ a prévenu que ses contemporains juifs incrédules seraient jugés coupables du sang des justes, versé depuis Abel jusqu’à Zacharie (Matt. 23:35). S’il est vrai que les enfants souffrent souvent des mauvais choix de leurs parents, ils ne sont pas soumis au même jugement que ces derniers, à moins qu’ils ne suivent délibérément les mêmes schémas de péché. Kevin DeYoung a souligné ce point dans ses commentaires récents sur Turretin : « La culpabilité pour les péchés commis peut s’étendre à un grand groupe si pratiquement tous les membres du groupe ont participé activement au péché ou si nous avons la même ressemblance spirituelle avec les auteurs du péché dans le passé. »

2. Il s’applique à des péchés personnels et particuliers et non à des péchés communs et généraux.

Cela exclut le péché d’Adam, puisqu’il agissait en tant que représentant public de toute l’humanité. Cette qualification est également essentielle pour comprendre la pratique de repentance collective de l’église. Les péchés que l’église – et en particulier ses dirigeants – commet largement et publiquement, et qui influencent la société dans son ensemble et les générations futures, nécessitent une confession publique. Cela ne veut pas dire que les croyants d’aujourd’hui sont coupables des péchés des croyants d’hier, mais en raison de notre lien particulier avec le peuple de Dieu à travers le temps, il est juste que nous reconnaissions les péchés publics passés de l’Église et que nous y renoncions.

Ces péchés que l’église – et en particulier ses dirigeants – commet largement et publiquement, et qui influencent la société dans son ensemble et les générations futures, nécessitent une confession publique.

3. Il s’applique comme une concession spéciale, non comme un principe général de justice.

En ce qui concerne le proverbe des « raisins verts » mentionné par Jérémie et Ézéchiel, il est important de noter que Dieu n’a jamais validé la plainte sous-jacente des exilés juifs. Bien que ce fût juste pour eux de souffrir pour les péchés de leurs pères, Dieu a promis de les traiter avec plus d’indulgence qu’il ne le méritaient. Turretin fait référence au jugement générationnel comme étant le « droit le plus élevé » de Dieu selon une justice stricte, alors que le jugement individuel est son « droit de tolérance » qu’il peut exercer selon sa grâce.

Un aspect du jugement que Turretin ne traite pas directement est la différence qu’il faut faire entre le jugement historique et le jugement final (Al Mohler a récemment publié un commentaire sur ce point). Le premier est souvent générationnel, alors que le dernier est presque exclusivement individuel (à moins que l’individu ne suive le même modèle qu’un péché collectif). Ceci explique la raison pour laquelle l’Écriture nous dépeint souvent les enfants souffrant pour des péchés qu’ils n’ont pas commis eux-mêmes ; il s’agit souvent de la conséquence naturelle et historique des péchés des parents. D’un autre côté, quand nous nous tiendrons à la fin devant le trône de jugement de Dieu, chacun devra répondre pour ses propres péchés (cf. 1 Pierre 1:17 ; Apoc. 20:12–13).

La délivrance de tout jugement

Au vu de tout cela, nous pouvons dire que le jugement individuel et le jugement générationnel sont pleinement compatibles l’un avec l’autre lorsqu’ils sont compris dans leur contexte propre. Alors que nous avons tous hérité de la culpabilité d’Adam, et que nous avons tous une tendance naturelle à suivre les schémas pécheurs de nos parents, Dieu a, dans sa grâce, promis de ne pas nous traiter selon leurs fautes, à condition que nous nous détournions de leur rébellion et que nous nous tournions vers le Christ.

En confessant nos péchés – tant personnels que collectifs – nous pouvons avoir confiance que nous serons couverts non pas de l’iniquité de nos pères, mais de la justice de Jésus.

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