Présenter sa foi pendant Carême

Le temps de Carême est presque terminé, avec ses jeûnes, ses prières liturgiques, et ses cultes méditatifs. Observant cette période, je me pose une question : ce temps a-t-il pu être un temps pendant lequel nous avons manifesté notre foi ? Probablement, comme tous les autres jours de l’année. Je repose la question d’une autre manière : si nous avons « fait Carême », avons vraiment pu manifester notre foi ?

 

Une question théologique

La question n’est pas que pratique. Il ne s’agit pas de savoir s’il est possible de parler de notre foi pendant Pâques. Il s’agit plutôt de savoir si « faire Carême » nous permet de présenter totalement et clairement notre foi. Une fois que nous avons posé la question ainsi, le vrai problème devient théologique. Il s’agit de savoir s’il y a quelque chose dans Carême qui rendrait plus difficile la présentation de notre foi.

 

Cette foi dont nous voulons témoigner s’appuie sur le don radical, et la gratuité tout aussi radicale, de la grâce. Cette foi affirme constamment que nous ne pouvons pas nous préparer à la grâce. Nous ne pouvons qu’en reconnaître la réception initiale. Notre foi affirme aussi qu’après cette première grâce (qu’on appelle le plus souvent conversion), nous vivons toujours de la grâce. Notre obéissance à Christ ne nous octroie jamais la moindre mérite en quoi que ce soit. Dans la vie chrétienne, il n’est pas question de mérites. Ce que Dieu donne dépasse toujours ce que nous aurions mérité, d’où la grâce constante de Dieu.

 

Carême et pénitence

Revenons à Carême. Le sens de ce temps liturgique est particulier dans l’Église catholique. Son catéchisme indique : « L’Église s’unit chaque année par les quarante jours du Grand Carême au mystère de Jésus au désert. »[1] Le langage paraît innocent, mais remarquez que c’est par son temps liturgique que l’Église s’unirait à Christ dans cette compréhension catholique, ce qui reviendrait à donner à l’action humaine un poids trop important.

 

Carême, n’est-ce alors pas se préparer à l’union avec le Christ ? Déjà là nous avons un problème. Car l’union avec Christ nous est donnée, entière et une fois pour toutes. L’Église ne peut donc pas se préparer à l’union avec son Seigneur. Si l’Église est unie au Christ, c’est par son œuvre accomplie.

 

Pour aller plus loin, le sens premier de Carême, c’est faire pénitence. Le code canonique de l’Église catholique le dit ainsi : « Tous les fidèles, chacun à sa manière, sont obligés par la loi divine à faire pénitence. »[2] L’un des jours de pénitence, c’est Carême. C’est une période pendant laquelle le croyant se prépare à la communion au corps et au sang de Christ. Si Carême c’est une « pénitence », cela veut dire que « faire Carême » participe à la réparation des péchés commis. Carême, c’est en partie se préparer à être digne du pardon de Dieu et de partager le corps et le sang de Christ. C’est d’ailleurs un point central dans ce qu’on appelait le « cycle pénitentiel ».

 

Là encore nous avons un problème. Bien que la confession de nos péchés et la sanctification soient partie intégrante et nécessaire de notre vie chrétienne, rien dans nos actions ne participe à la réparation de nos péchés devant Dieu. Nous pouvons, par le pardon et la justice, faire réparation devant les autres (si nous avons volé, menti, etc). Mais il n’y a, devant Dieu, qu’une seule réparation : le pardon de Christ acquis pour nous. « Faire Carême » est donc associé à une compréhension catholique de notre union avec Christ et à l’acquisition du pardon. De plus, nous ne sommes jamais dignes, par nous-mêmes, du pardon et de la communion avec Christ. Tout cela est grâce pour nous.

 

Carême et témoignage

Vous allez me répondre que vous n’êtes pas catholique et que vous donnez un sens tout autre à Carême. Pour vous c’est une occasion de vous rapprocher de Dieu. D’ailleurs, vous pourriez ajouter que même les catholiques pratiquants donnent un sens beaucoup moins important à Carême. Beaucoup y voit un temps pendant lequel nous pouvons nous approcher plus de Dieu, venir en aide aux autres, essayer de s’écarter d’une mauvaise habitude. Parmi les réponses que vous pouvez trouver dans les sondages en ligne, la confession (à son prêtre) vient même en bas de liste. On pourrait dire que Carême n’est plus ce qu’il était !

 

J’aurais aimé abordé la question du « Carême protestant », mais ce sera pour l’année prochaine ! Au lieu de cela je voudrais terminer par une remarque qui touche notre témoignage. La plupart des nouvelles personnes qui viennent dans nos Eglises évangéliques sont issues du monde catholique – pratiquant ou non[3]. Si nous leur proposons « Carême », que vont-ils comprendre ? Une nouvelle manière de se préparer à recevoir le salut ? Une nouvelle manière d’être dignes du pardon de Dieu ? La question est importante. Comment présenter la grâce radicale du pardon de Dieu ? Pas facile, d’autant plus que nous devons manifester de cette grâce constamment : dans nos paroles, dans nos actions, dans nos symboles. Et celui de Carême pose problème.

 

D’autre part, l’une des religions que nous avons énormément de mal à toucher par l’Evangile, c’est l’islam. Religion fortement appuyée sur l’importance des œuvres humaines. Là aussi, « faire Carême » – que ce soit dans sa version catholique ou protestante – n’est-ce pas dresser un obstacle à la compréhension de la grâce ? Vous l’aurez compris, j’en suis personnellement convaincu. En clair, même le Carême protestant peut être un obstacle à la bonne présentation de la radicalité de la grâce, surtout dans un contexte historiquement catholique comme celui de la France. Tout aussi compromise serait la présentation de la grâce pour nos voisins musulmans.

 

Mais Carême est bientôt terminé. Pendant le reste de cette année, continuons à nous poser la question de la clarté de notre témoignage dans tout ce que nous faisons. Y compris dans nos rencontres d’Eglise.


[1]     Catéchisme de l’Élise catholique, #540, http://www.vatican.va, consulté le 19 février 2018.

[2]     Code de droit canonique, #1249.

[3]     D’après le sondage « Les protestants en 2017 » réalisé par Ipsos et publié par le journal Réforme fin 2017.

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