Il y a quelques années, un auteur m’a demandé d’appuyer un nouveau livre qui fournirait une introduction au christianisme. Il y avait beaucoup de points admirables dans le travail – la clarté de l’évangile, la vision morale du christianisme et les quelques conseils pratiques pour débuter la vie de foi. Mais une chose m’a empêché de prêter mon nom à ce projet. Non pas quelque chose de mineur, mais de fondamental : les soins chrétiens et la compassion envers le pauvre. L’engagement du chrétien envers les moins fortunés ou, mieux dit, la propre reconnaissance par le chrétien d’une pauvreté intérieure de l’esprit qui conduit à une générosité envers ceux qui vivent une détresse financière ou physique, comme une partie essentielle du catéchisme dans l’église primitive. Le livre n’en parlait pas. Heureusement, il n’était pas encore imprimé et l’auteur a reconnu l’erreur et ajouté sans tarder quelques éléments bienvenus au texte.
Le commandement oublié
On oublie facilement le pauvre. Nous pouvons devenir tellement concentrés sur nos activités de création de richesse, de consommation et d’autoprotection que nous perdons de vue ceux qui sont dans le besoin. Certes, un désastre naturel peut nous rendre conscients des frères et des sœurs qui ont tout perdu, mais nous négligeons la lutte actuelle des gens qui vivent de paie en paie, espérant simplement se nourrir; de ceux qui n’y arrivent pas à cause d’une injustice sociale ou d’une famille brisée ou des conséquences de choix personnels.
Quand l’apôtre Paul fait appel à la justification par la foi dans sa lettre aux Galates, il démontre ses compétences en relatant la bénédiction et les instructions des autres apôtres et il dit ceci : “Ils nous recommandèrent seulement de nous souvenir des pauvres, ce que j’ai eu bien soin de faire” (Gal 2.10).
Il y a un monde de signification dans cette courte instruction. Premièrement, les nécessiteux devaient être une priorité pour les apôtres — autrement, ils ne leur seraient pas venus à l’esprit. Deuxièmement, l’exhortation présume qu’il pourrait être facile de négliger le pauvre, d’oublier l’engagement de l’église envers leur bien-être. D’où le commandement : Ne laissez pas le pauvre s’éloigner de votre vue ou de votre cœur. Oublier le pauvre n’est pas simplement une négligence, mais une désobéissance. Troisièmement, Paul souligne rapidement son parcours rempli de compassion comme une marque d’une fidélité apostolique. Les leaders de l’église devraient être connus pour leur ministère de miséricorde.
Tout cela concorde avec ce qu’a dit Martin Luther : “Après la prédication de l’évangile, le ministère et la charge d’un pasteur véritable et fidèle consistent à prendre soin des pauvres.”
L’église qui oublie le pauvre oublie le Seigneur
En lisant les sermons des pères de l’église — surtout Jean Chrysostome — vous ne pouvez que noter leur souci constant et passionné pour les pauvres. Avertissements contre la tromperie des richesses, dénonciations de la cupidité, réprimandes envers ceux qui sont insensibles aux besoins des autres — apparaissent dans presque chaque sermon.
Je me suis parfois demandé si les pères ne sont pas allés trop loin avec cette emphase. Mais ensuite, quand je retourne dans le Nouveau Testament, je suis confronté avec des paroles similaires de Jésus et des apôtres. C’est Jésus qui nous avertit que chaque cœur aura un maître — Dieu ou Mammon — mais jamais les deux. C’est Jacques qui critique sévèrement le riche qui opprime le pauvre et dénonce celui qui affiche sa vertu en paroles de compassion, mais n’exerce pas la miséricorde. C’est Paul qui met en garde, car l’amour de l’argent est la racine de toutes sortes de mal.
La question que nous devrions peut-être nous poser n’est pas pourquoi les pères de l’église tempêtaient si souvent au sujet de la justice et de la compassion envers le pauvre, mais pourquoi nous sommes si silencieux à ce sujet.
Dans la version de Luc du Sermon sur la Montagne, Jésus dit : “Heureux vous qui êtes pauvres” et ensuite : “Malheur à vous, riches”. Nous ne pouvons spiritualiser de façon pratique ce qu’il dit comme si cela concernait seulement notre attitude et n’avait rien à voir avec les circonstances de chacun — car Jésus lui-même enseigne que nos cœurs suivent notre trésor.
Être pauvre en esprit signifie que vous avez expérimenté la miséricorde sévère de Dieu. Il a balayé vos illusions d’auto-suffisance. Vous êtes arrivé à la fin de vous-même. Quand l’eau vive de Jésus a rempli le désert de votre âme, vous avez été vidé de vous-même et rempli de Dieu. De ce plein la générosité s’écoule un amour qui cherche celui qui est brisé, celui qui a faim, le démuni. L’évangile, qui vous rend humble devant Dieu, vous force à vous agenouiller devant votre prochain.
C’est pourquoi le christianisme fut une bonne nouvelle pour les pauvres, les opprimés et les marginalisés — parce que le peuple du royaume est pauvre en esprit. Et dans la mesure où notre richesse nous protège de la pauvreté d’esprit, nous déformons l’évangile que nous cherchons à proclamer. Soyons clairs : Une église indifférente au pauvre ne ressemble pas au christianisme du Nouveau Testament.
Image de Christ pauvre
Charles Spurgeon a rappelé à sa congrégation que le chrétien qui est pauvre porte la ressemblance de Jésus :
L’homme pauvre ressemble à son Maître, non seulement dans son caractère, mais aussi dans ses circonstances. Quand vous regardez un saint qui est pauvre, vous avez une meilleure image de Jésus que celle d’un saint qui est riche… Regardez ses mains brunies, endurcies par le travail pénible; comme l’ont été celles de son Sauveur; regardez ses pieds fatigués, couverts d’ampoules à cause de ses voyages; comme l’ont été ceux de son Sauveur plusieurs fois. Fatigué, il se repose à un puits, comme l’a fait une fois son Seigneur; il n’a nulle part où se reposer, comme ce fut le cas de son Maître; les renards avaient des tanières et les oiseaux du ciel des nids, il n’avait aucun endroit où reposer sa tête. Il est nourri par charité, comme le fut son Maître; d’autres ont pourvu à ses besoins. Voyez! Il s’assoie à une table où il a été invité, comme le fit son Maître; il n’en avait pas… Je vois chaque pauvre saint comme une médaille frappée à la monnaie divine, comme un souvenir de l’existence de notre Seigneur Jésus-Christ. Il doit servir à me rappeler mon Seigneur, m’inviter à méditer sur cette profondeur merveilleuse de pauvreté dans laquelle il s’est incliné, afin de me relever vers la lumière et la gloire.
Les chrétiens peuvent avoir des opinions différentes sur la manière de prendre soin des pauvres — quel rôle le gouvernement devrait jouer, ce que l’église locale peut faire, comment équilibrer l’aide et le développement — mais au milieu de ces débats, nous devons résister à deux tentations.
La première, c’est d’excuser l’inaction ou l’indifférence en faisant appel à la piété ou à la politique, mettant de côté l’appel clair à servir. La seconde, c’est de penser aux pauvres comme d’autres — comme s’ils appartiennent à une classe séparée de l’humanité. Ce n’est pas le cas. Ils sont à l’image de Dieu. Nous partageons tous la même origine et la même fin : Nous n’apportons rien dans ce monde et nous n’en emporterons rien. De plus, si les pauvres sont chrétiens, ce sont nos frères et sœurs. Nous sommes une famille. Comme membres de la famille de Dieu, nous profitons du privilège de la fraternité et de la responsabilité de la générosité.
Souviens-toi des pauvres
La façon dont nous traitons les pauvres révèle ce que nous croyons vraiment à propos de Jésus. Du début à la fin de l’Écriture, Dieu s’identifie lui-même avec les humbles et se rapproche des faibles. Pour notre bien et pour notre salut, Christ est devenu pauvre. Alors, l’aimer, c’est aimer ceux qu’il aime: celui qui est affamé, celui qui souffre, celui qui est négligé.
L’histoire de sainteté de l’église démontre cette vérité. Et chaque renouveau de l’église commence ici : en se courbant, en écoutant le cri de ceux qui sont dans le besoin et en participant à l’œuvre de miséricorde de Dieu qui élève les humbles et comble de biens les affamés. Oublier les pauvres, c’est oublier notre Seigneur.

