L’Évangile horizontal

Image par engin akyurt de Pixabay

Le monde nous impose une lecture horizontale du monde, y compris les astronomes qui ont la tête levée vers les étoiles. Une lecture profane, une lecture profanée.

Désireuses de bien communiquer, soucieuses d’être en phase avec leur temps, beaucoup d’églises (catholiques, protestantes y compris évangéliques) ont adopté ou sont en train d’adopter une lecture horizontale de l’Evangile ; une lecture profane, une lecture profanée.

L’évangile des droits de l’homme, l’évangile politique, l’évangile social, l’évangile sentimental et même, d’une certaine manière, l’évangile de la prospérité, quoi qu’il semble, s’apparentent à cet évangile horizontal qui part de l’homme et aboutit à l’homme. Puisque ‘évangile’ signifie ‘bonne nouvelle’, toute bonne nouvelle est devenue l’Evangile. Il suffit qu’il s’y trouve quelques mots positifs, quelques mots qui sonnent bien aux oreilles. Affirmer par exemple que tous les hommes sont frères est devenu, pour beaucoup de chrétiens mal enseignés, le résumé abouti de l’Evangile.

Le réchauffement de la planète et la diminution des espèces apparaissant comme une nouvelle perdition, nous voyons émerger un évangile du développement durable qui mobilise beaucoup de « foi », un peu d’amour et pas beaucoup d’espérance. Le concept d’églises vertes est maintenant proposé pour s’intégrer au mieux dans cette perspective horizontale. Il faut bien exister… Bien sûr, un chrétien devrait être un citoyen responsable en respectant les limitations de vitesse et en triant ses déchets. Bien sûr, la souffrance de la création ne laisse pas un chrétien indifférent et il ne peut qu’être sensible à la « bonne gestion » des ressources de la planète. Mais peut-on faire de ce message-là une sorte d’évangile-bis, comme on le voit aujourd’hui ?

L’évangile horizontal continue à parler de la foi, mais assez peu du contenu de la foi, et surtout pas de doctrines. L’évangile horizontal parle de la foi en soi, de l’élan vital, de l’énergie positive qui met en mouvement croyants et incroyants. Tel théologien libéral et progressiste refuse de croire à la naissance virginale de Jésus, à sa mort expiatoire, à sa résurrection corporelle, mais il serait offusqué qu’on mette sa foi en doute. Pour ce qui est de notre propre résurrection, il dit que la foi consiste à accepter de ne pas savoir, à accepter qu’il n’y a peut-être rien après… Comme Abraham qui partit “sans savoir où il allait”. Ce discours s’intègre tellement bien dans l’état d’esprit actuel.

L’évangile horizontal aime (bien sûr) parler de l’amour. Qui serait contre ? Peu importe ce qu’on met derrière le mot. Le second commandement biblique est devenu le premier, sans que jamais on ne se soucie de comprendre, par exemple, qui le mot prochain désigne dans cette perspective humaniste qui s’est imposée à tous : pour l’évangile horizontal, le prochain c’est simplement tout le monde et l’amour du prochain équivaut au fameux « vivre ensemble »...

L’évangile horizontal n’aime pas beaucoup parler de l’espérance. Cela fait un peu ‘secte’. Parler du jugement dernier, du retour de Jésus, de la parousie (qu’est-ce que c’est ?), des nouveaux cieux et d’une nouvelle terre… Certains pourraient se moquer. Qu’à cela ne tienne, remplaçons l’espérance par l’espoir, l’espoir d’un monde meilleur, par exemple.

L’évangile horizontal en a fini avec toute une catégorie de mots difficiles à entendre : création, péché, repentance, obéissance, patience, autorité, soumission, renoncement…  Des mots qui, soi-disant, ne concerneraient plus les hommes et les femmes de notre temps. Comme si notre génération avait montré qu’elle était résolument affranchie des maux qui ont tourmenté le genre humain jusqu’à présent…

En réalité, l’évangile horizontal semble résoudre un très grand nombre de problèmes. Plus de conflits entre les religions, enfin. Dans ce sens, on a entendu qu’il fallait rendre grâce à Dieu – mais lequel ? – pour la diversité des religions. C’est le respect des cultures et des traditions de chacun. Il suffit d’être sincère. Chrétiens, Bouddhistes, Musulmans, même combat. C’est la vision du Dalaï-lama…

En fait, l’évangile horizontal qu’on entend partout aujourd’hui est fait pour passer sous toutes les portes sans qu’il soit nécessaire d’ouvrir…

Et l’Evangile biblique ?

L’Evangile biblique est-il vertical ? Je crois qu’il faut avoir le courage de répondre oui. Non pas mystique, non pas évaporé, non pas comme fuyant la réalité terrestre, mais en ceci qu’il a son origine et sa finalité en Dieu. Est-ce nier les hommes que de dire cela ? Pas du tout. C’est seulement rappeler la prééminence de Dieu.

La foi chrétienne est une foi en une Parole révélée. C’est vertical. Par sa Parole, Dieu a créé et maintient sa création en mouvement. Par sa Parole, Dieu s’est fait connaître Lui-même. Ce n’est pas parce que Dieu a balbutié pour nous parler (comme le dit Calvin), que les paroles que nous recevons de Lui sont purement humaines, comme on nous le fait entendre parfois. Cette Parole venant de Dieu est comparée à une Lumière “venant dans le monde” (c’est vertical), Lumière qui n’est généralement pas reçue mais qui, quand elle l’est, a le pouvoir de faire “naître de Dieu” (Jn 1.9-12), ce qu’aucune force terrestre ne peut accomplir.

La révélation biblique est le testament d’une alliance dont Dieu est à l’initiative. C’est vertical. Tout au long de ses pages, elle affirme que l’homme seul est perdu, dans les deux sens du terme : sans ressources et condamné. Jamais elle ne laisse supposer que cette condition serait susceptible d’évoluer avec le temps, à force de prouesses, à force de progrès. La création et l’humanité seraient-elles abandonnées ? Pas du tout. Elles sont, instant après instant, au bénéfice de la grâce de Dieu, quand bien même personne n’en serait conscient. Cette grâce vient du dehors du monde ; elle vient du Créateur qui ne doit en aucun cas être confondu avec la création. C’est vertical.

Si Dieu préserve ainsi sa création, tout va bien alors ? Pas vraiment, car le fait que les hommes n’en soient pas conscients et ne rendent pas grâce à Dieu (c’est vertical) est la démonstration d’un aveuglement, fruit d’une déchéance. Est-ce tout ? Non, la Bible évoque aussi à ce sujet la colère de Dieu (c’est vertical) sur cette impiété, et la réalité d’un jugement. D’un jugement ? Oui, dans les consciences et sur tous les êtres humains au dernier jour. C’est vertical.

Un jugement sur tout homme ? Un jugement sur tout homme qui n’a pas eu recours au Sauveur que Dieu a envoyé (c’est vertical).

Et la foi ? Elle est un don de Dieu. Et l’amour ? Il vient de Dieu et il est versé dans le cœur des croyants par le Saint-Esprit (Rm 5.5). Comment l’avons-nous connu ? En ce que Dieu a donné son Fils pour nous. Cet amour n’a pas grand-chose à voir avec les sentiments, et seulement une lointaine parenté avec l’altruisme qui se peut observer ici et là. Et l’espérance ? Elle est un héritage qui ne peut ni se corrompre, ni se souiller, ni se flétrir, qui nous est réservé dans les cieux (1 Pi 1.4). Tout cela est vertical. “Le pasteur a dit qu’il fallait être gentil avec ceux qui sont méchants avec nous”, a dit une petite fille. On a si souvent fait de l’Evangile un message horizontal et moralisateur.

Je pense à la rencontre de Jésus avec le centenier de Luc 7. Cet officier romain aime la nation d’Israël : c’est le fruit d’une révélation et pas seulement un sentiment altruiste. Ce militaire se soucie de son serviteur malade et ne se sent pas digne de recevoir Jésus chez lui. Cela est également le fruit d’une révélation et pas seulement d’une bonté ou d’une humilité naturelles. Cet homme dit à Jésus ces mots incroyables : Dis une parole et mon serviteur sera guéri ! Et il justifie sa demande en expliquant que lui-même, étant soumis à des supérieurs, peut dire à son subordonné : Fais ceci, et il le fera.  Ce Romain a compris que Jésus ne parle pas de lui-même, mais qu’il est envoyé de Dieu et qu’il détient, en conséquence, l’autorité de Celui qui l’a envoyé. Tout ceci est vertical !

Je voudrais évoquer une parole magnifique de Martin Luther : “C’est Dieu qui lange l’enfant et lui donne la bouillie, mais il le fait par les mains de la mère”[1]. C’est la dimension verticale de la maternité. C’est la vision chrétienne de toute vocation. C’est la vision chrétienne du monde. La maman est une servante. Est-ce mal parler que de dire cela ? C’est plutôt parler de la grandeur de sa tâche, de l’humilité et aussi du courage, et encore de la joie avec lesquels elle peut œuvrer. Il en est de même pour la vocation des pères, à la fois semblable et différente. Il en est de même pour la vocation de l’époux et de l’épouse dans le mariage, à la fois semblable et différente, l’une et l’autre mandatées par Dieu. Tout cela est à vivre sur la terre, mais a son origine et son sens dans une verticalité. Comme le Notre Père, qui commence et qui finit par Dieu.   

Charles NICOLAS

[1] Calvin exprime la même chose avec des mots différents : “Dieu met l’enfant dans les bras de la mère et lui dit : Prends soin de lui de ma part, maintenant”.

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