Comment éviter le grec dans l’étude de la Bible

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Les personnes qui étudient la Bible aiment parler du « texte original grec ». Les prédicateurs aussi. Certains semblent même mettre un point d’honneur à intégrer du grec dans leurs prédications le plus souvent possible.

Bien entendu, il n’y a rien de mal à vouloir savoir des choses sur la langue que Dieu nous a donnée pour le Nouveau Testament. Mais cela n’est pas sans dangers parce que la plupart des chrétiens ne connaissent pas du tout le grec, ou (ce qui est à peu près la même chose) en savent juste assez pour être capables de faire des recherches sur des mots grecs individuels. Imaginez comment un locuteur étranger massacrerait votre langue maternelle si tout ce qu’il faisait était de chercher des mots individuels dans le dictionnaire.

La voie est jonchée de ce que D. A. Carson a appelé des « erreurs d’exégèse » (un livre que l’on m’a demandé de lire trois fois quand j’étais étudiant). Ce petit article est ma manière à moi de résumer quelques-unes des leçons de Carson, afin de nous aider à apprendre comment nous dispenser du grec dans l’étude de la Bible.

Erreurs d’exégèse
Donald Carson
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Erreurs d’exégèse
Donald Carson
Impact. 170 pages. 16,50 €.

Erreurs d’exégèse se présente comme un guide pratique et concis qui nous fait réfléchir sur notre manière d’approcher le texte biblique. Don Carson met à jour plusieurs « péchés » d’interprétation et les explique avec sagesse et clarté.

L’auteur enseigne une véritable méthode d’étude biblique qui se base sur une analyse à la fois grammaticale, lexicale, culturelle, théologique et historique. Erreurs d’exégèse repère ainsi les erreurs courantes dans lesquelles les exégètes de la Bible peuvent tomber. Au final, ce livre permettra à chacun de renforcer ses aptitudes à l’exégèse.

Il s’agit d’une expérience d’humilité qui s’adresse à toute personne qui veut interpréter et dispenser droitement la Parole de vérité.

1) L’usage l’emporte sur l’étymologie : éviter l’erreur de racine

Quand j’étais lycéen et scolarisé à domicile, j’ai suivi un cours d’étymologie. L’étymologie traite des « racines » des mots, d’où un mot a été originellement tiré des brumes de la nuit des temps. C’est un sujet précieux à étudier et rien de ce que je vais dire dans cet article n’a pour objectif de sous-entendre le contraire.

Néanmoins, la situation devient problématique lorsque les gens pensent à tort que l’étymologie d’un mot leur révèle « ce qu’il signifie réellement ».

Dans mon anglais maternel, nous pouvons voir facilement à quel point cette idée est erronée. Par exemple, le mot nice [signifiant agréable en français, NdT] vient de la racine latine nescius, signifiant « ignorant ». Mais si vous dites à quelqu’un qu’il est « nice », seul un imbécile répondrait en disant : « Oh, je vois ce que tu penses vraiment ! Tu dis que je suis ignorant ! Toi et tes insultes latines déguisées ! »

Personne ne le fait dans sa langue maternelle, mais de nombreux chrétiens font exactement cela lorsqu’ils étudient la Bible. Ils cherchent les mots grecs dans leur Concordance (Strong ou une autre), trouvent la racine grecque originelle et en concluent qu’ils ont trouvé le sens « réel » du mot. C’est ce que Carson appelle « l’erreur de racine »[1].

Les racines et l’étymologie sont de bonnes choses

Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : les racines et l’étymologie sont de bonnes choses. Elles peuvent parfois vous fournir une histoire intéressante sur pourquoi un mot particulier a fini par être utilisé pour décrire une chose particulière. Elles peuvent même vous aider à gagner le concours national d’orthographe. Mais elles ne vous dévoileront jamais le « vrai sens » d’un mot, parce que la signification d’un mot n’est pas déterminée par son étymologie, mais par son usage. La question n’est pas : « D’où vient ce mot ? » mais « Qu’est-ce que l’auteur ou le l’orateur a voulu dire en l’utilisant ? »

Si vous demandiez en mariage votre petite amie et qu’elle réponde « non », mais que d’une certaine manière vous arriviez à prouver que « non » vient d’un mot grec qui signifie « oui », cela ne vous aiderait pas. « Non » signifie ce que votre petite amie (et tous les autres) veut dire par là, pas ce que cela signifiait il y a 1000 ans dans une langue ancestrale. La raison pour laquelle personne aujourd’hui n’utiliserait le mot nice pour parler de quelqu’un qui est « ignorant » est que personne aujourd’hui ne l’emploie de cette façon. Si vous voulez savoir ce que signifie un mot aujourd’hui, vous devez découvrir comment on s’en sert aujourd’hui. C’est ce qu’un dictionnaire récent vous apprendra. Pour les étudiants de la Bible, vous trouverez aussi cela dans un bon glossaire. L’un des meilleurs outils [en anglais, NdT] pour étudier la Bible à posséder de nos jours est le Complete Expository Dictionary of Old and New Testament Words de William MounceCet ouvrage contient également une partie très utile intitulée « Comment étudier des mots », qui vous mettra en garde contre certains des pièges dont je vous parle.

2) Les spécialistes sont nécessaires : éviter le culte de l’amateur

En matière d’étude de la Bible, de nombreux chrétiens semblent penser que connaître le grec est comme une recette miracle qui révèlerait tous les secrets du sens de la Bible. C’est ce que je pensais par le passé et je me suis mis à étudier le grec. La principale chose que j’ai apprise au cours de mes premières semaines de cours était que presque tout ce que je croyais savoir sur cette langue n’était qu’un tissu d’âneries. Il s’avère que l’agape et le philos ne sont pas réellement des formes différentes d’amour, et que l’Evangile n’est pas vraiment la « dynamite » de Dieu. À bien des égards, la langue grecque est beaucoup plus banale que je ne le pensais. Elle apporte des solutions à certaines questions mais en génère aussi d’autres.

Je ne suis pas en train d’essayer de décourager quiconque d’étudier le grec. J’encouragerais plutôt autant de chrétiens que possible à l’apprendre. Mais la réalité est que la plupart des croyants n’en ont pas le temps ou la capacité. La bonne nouvelle est que Dieu n’a jamais voulu que tout (ou même la plupart de) son peuple ait besoin d’apprendre le grec pour comprendre sa Parole. Il existe une heureuse répartition des tâches. Dieu est miséricordieux : certaines personnes deviennent des experts en grec et en hébreu afin que nous autres ne soyons pas tous obligés de le devenir.

Les traductions sont suffisantes pour ceux qui n’ont pas accès à l’original inspiré

Comme l’a récemment observé Robert Plummer, « Dans l’histoire du christianisme, il n’y a jamais eu aussi peu besoin d’étudier les mots qu’aujourd’hui. Avec la multiplicité d’excellentes traductions de la Bible existant actuellement, les lecteurs de la Bible ont à leur disposition le fruit des méticuleuses recherches des spécialistes. » Et comme le disait le théologien baptiste du XIXe siècle John Dagg :

Bien que réalisées au moyen de compétences humaines non inspirées par le Saint-Esprit, les traductions sont suffisantes pour ceux qui n’ont pas accès à l’original inspiré. Les hommes non instruits ne seront pas évalués sur la base d’un degré d’illumination supérieur à ce qui leur est accordé ; et la bienveillance de Dieu en donnant sa révélation n’a pas doté tout le monde du don d’interpréter les langues… Dieu a estimé qu’il était plus sage et préférable de laisser les membres du Christ expérimenter la nécessité d’une sympathie et d’une dépendance mutuelles, que de donner tous les dons à chaque individu. Afin d’atteindre l’objectif de sa bienveillance, il a accordé les connaissances nécessaires à la traduction de sa parole à un nombre suffisant d’hommes fidèles. Et la moins précise des traductions dont le peuple peut bénéficier est pleine de vérité divine et capable de rendre sage à salut.

Si Dagg a raison, et je pense que c’est le cas, alors le réflexe qui va dans le sens de : « Je ne veux pas dépendre des spécialistes » peut être une forme cachée d’orgueil. C’est peut-être la main qui dit au pied : « Je n’ai pas besoin de toi. » Je n’essaie pas de présenter les traducteurs comme une catégorie sacerdotale infaillible. Je veux simplement dire que Dieu ne s’attend pas à ce que nous devenions tous des spécialistes en linguistique et qu’il a donc voulu une répartition des tâches. Il ne faudrait pas remplacer le culte de l’expert par le culte de l’amateur. Nous dépendons des spécialistes, que cela nous plaise ou non.

L’orgueil s’irritera contre cette réalité, et la paranoïa inventera des théories conspirationnistes. Mais en attendant que nous devenions omniscients, omnipotents et omnicompétents, rien ne pourra y changer.

3) Le contexte avant tout : éviter l’erreur de la surcharge

L’humilité accueillera cela comme une bonne nouvelle et sera soulagée de voir comment Dieu répartit les tâches. La vérité est malheureusement que beaucoup de chrétiens passent trop de temps à faire des recherches sur les mots en grec et à en tirer des conclusions erronées parce qu’ils ne comprennent pas vraiment le fonctionnement de cette langue (ils en savent souvent juste assez pour être dangereux). Mais pour ceux qui pensent qu’ils ne peuvent pas du tout comprendre la Bible à moins de savoir lire le grec, la bonne nouvelle est que neuf fois sur dix vous comprendrez mieux ce qu’un mot signifie en le lisant simplement dans son contexte.

Ne pas se concentrer sur un seul mot

Voici ce que je veux dire par « le lire dans son contexte » : ne pas se concentrer sur un seul mot. Lisez la phrase en entier. Ensuite, lisez le paragraphe en entier. Comme un enseignant l’avait souligné pendant une étude biblique à mon Eglise : « Les mots ne devraient pas être lus avec des œillères ». La plupart des mots n’ont pas du tout de « sens littéral ». Ils ont plutôt toute une gamme de significations possibles (le terme technique est « champ sémantique »). C’est pourquoi un dictionnaire répertorie généralement plusieurs options possibles. Ce n’est que lorsqu’un mot est utilisé dans un contexte donné que le sens exact apparait. Mieux vous connaissez une langue et moins vous consacrerez de temps à vous concentrer sur les mots individuels. Considérez la phrase suivante : « Cendrillon a dansé au bal ». Le citoyen moyen peut lire cette phrase et la comprendre immédiatement. Aucune personne qui connaîtrait l’histoire de Cendrillon ne pensera en lisant le mot bal : « Euh, je me demande ce que bal veut dire. Je ferais mieux de chercher ».Mais imaginez que quelqu’un qui ne maîtrise pas très bien notre langue étudie cette phrase de la même façon que beaucoup de gens étudient la Bible. Il pourrait chercher le mot bal et penser : « Ah, regardez ! Ce mot balest riche en significations ! Cela peut vouloir dire toutes sortes de choses ! L’acronyme de boîte aux lettres ; une agitation, par exemple politique ; une réunion où l’on danse. Dites donc, cette phrase est tellement plus riche quand vous pouvez la lire dans sa langue originale ! »

Bien entendu, lorsque cela se produit dans notre langue maternelle nous pouvons immédiatement percevoir la bêtise de cette méthode. Oui, le mot bal peut signifier toutes ces choses, mais dans cette phrase il signifie seulement l’une d’entre elles. Ce qui signifie qu’à ce stade, les autres significations possibles sont hors sujet. Dans l’utilisation particulière d’un mot, le fait de chercher à tenir compte de tous les sens possibles est parfois appelé un « transfert illégitime de totalité ».

Le contexte permet en général de restreindre les significations possibles à une seule (à l’exception de ces choses merveilleuses que l’on appelle des « jeux de mots »). Par exemple, si vous voulez savoir ce que Jean veut dire par le mot péché dans 1 Jean 3:4, au lieu de vous concentrer sur le mot péché et de faire une étude approfondie du mot hamartia pour essayer de connaitre le sens « réel » de hamartia en fonction de sa racine, lisez toute la phrase : « Le péché, c’est la violation de la loi ». Puis lisez le contexte direct : « Quiconque commet le péché, commet aussi une violation de la loi, et le péché, c’est la violation de la loi. Or, vous le savez, lui (le Seigneur) est apparu pour ôter les péchés ; et il n’y a pas de péché en lui. »

Les traducteurs des versions de la Bible comprennent mieux le grec que vous

Je ne dis pas que l’étude des mots grecs est quelque chose de mauvais ou de totalement inutile (après tout, le grec n’est pas notre langue maternelle). Mais si vous ne le faites pas correctement, cela vous donnera simplement l’illusion de savoir quelque chose alors que ce n’est clairement pas le cas. La plupart du temps, vous feriez mieux de faire simplement une comparaison entre plusieurs traductions solides. Après tout, les gens qui ont traduit ces versions de la Bible comprennent mieux le grec que vous ou moi ne le ferons jamais. Donc ne rejetez pas leur expertise. Et pendant que vous lisez, faites bien attention au contexte. Un gramme de bonne analyse contextuelle vaut bien un kilo d’étude de mots grecs mal faite.

Alors, prenez vos Bibles dans votre langue et lisez attentivement. Lorsque vous effectuez l’étude des mots, évitez l’erreur de racine, profitez de l’expertise des spécialistes et souvenez-vous que le contexte passe avant tout. Bref, lisez, relisez et relisez à nouveau. Ce n’est pas une méthode d’étude très glamour et elle ne vous donnera probablement pas l’impression d’être (ou de paraître) très intelligents, mais elle vous donnera des résultats beaucoup plus fiables.

Traduction : N.B. de l’article https://www.thegospelcoalition.org/article/3-ways-not-to-use-greek-in-bible-study/

[1] NdT : en anglais, D.A. Carson fait un jeu de mot intraduisible, l’expression root fallacypouvant signifier à la fois « erreur de racine » et « erreur fondamentale ».

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