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Quel enfant n’aime pas la mythologie ? Et quel enfant ne ressent pas, au fond de lui, que les mythes qu’il aime sont remplis d’une signification et d’un sens plus riches qu’il ne peut le comprendre pleinement ? Malheureusement, lorsque nous grandissons, nous sommes trop nombreux à perdre notre amour de jeunesse pour les mythes et, plus important encore, notre humble volonté d’en tirer des leçons.

Cette perte est particulièrement forte chez les chrétiens évangéliques comme moi qui ont été élevés dans un climat de méfiance vis-à-vis de la fantaisie, en particulier de la fantaisie païenne. Cette suspicion, malsaine dans le meilleur des cas, est particulièrement néfaste aujourd’hui, alors que notre monde à la fois moderne et postmoderne nous a imposé ses propres mythes séculiers, auxquels nous sommes censés adhérer du bout des lèvres.

Parmi ces mythes séculiers, les plus importants sont les suivants : (1) la science est un bien absolu et aucune limite ne doit lui être imposée ; (2) un état éclairé peut décider de ce qui est moral ou immoral ; (3) l’homme peut et doit construire l’utopie ; (4) l’amour est toujours et intrinsèquement méritoire ; et (5) il n’y a pas de différences essentielles entre les sexes.

Je vais ici défier ces cinq mythes séculiers modernes en les confrontant à cinq mythes païens.

1) Dédale et Icare (Technologie)

Beaucoup connaissent le mythe de Dédale et d’Icare, de la façon dont Dédale le grand ingénieux a fabriqué de magnifiques ailes pour que  son fils et lui puissent voler vers la liberté. Tout s’est bien passé pendant un certain temps, jusqu’à ce que le jeune Icare oublie l’avertissement de son père de ne pas voler trop près du soleil. Mettant de côté toute prudence, Icare s’est envolé, mais la chaleur du soleil a fait fondre la cire qui retenait les plumes à ses ailes de fortune. Sans plumes pour le maintenir en l’air, Icare plongea vers la mort sous le regard impuissant de son père.

Lorsque nous grandissons, beaucoup d’entre nous perdons notre amour de jeunesse pour les mythes et, plus important encore, notre humble volonté d’apprendre de ces mythes.

Si nous lisons le récit tragique de Dédale et Icare comme un avertissement contre toute inventivité – comme une simple illustration de l’adage obscurantiste selon lequel si Dieu voulait que l’homme vole, il lui aurait donné des ailes—alors nous nous méprendrons sur le mythe. Cette vieille histoire nous apprend que la science sans prudence ni retenue est dangereuse, et qu’il devrait et doit y avoir des limites à la technologie humaine. Même un enfant peut comprendre cela !

2) Antigone (Moralité)

Lorsque ses deux neveux, Étéocle et Polynice, entre-tuèrent lors d’une guerre civile, Créon, roi de Thèbes, décréta que, pour des raisons d’ordre public, le premier recevrait des funérailles royales et le second serait jeté aux chiens. Il était tellement convaincu que sa politique était nécessaire pour le bien commun qu’il décréta que quiconque tenterait d’enterrer Polynice serait mis à mort—un décret qu’il appliqua à sa propre nièce Antigone lorsqu’elle offrit des rites funéraires pour son frère.

Quatre siècles et demi avant le Christ, Sophocle d’Athènes a écrit une tragédie sur Antigone ; elle y affirme qu’une loi supérieure de piété transcende la loi de Créon. Aucun tribunal ou dirigeant terrestre ne peut surpasser la loi naturelle inscrite dans la conscience de chaque être humain. Les païens de la Grèce antique le savaient—et pas seulement Sophocle. Si le public de sa pièce n’avait pas également connu cette vérité, il n’aurait pas compris la pièce. Comment se fait-il que notre époque ait oublié ce qui était autrefois le bon sens pour ceux qui n’avaient pas la loi de Dieu ?

3) La Chute de l’Atlantide (Société)

L’histoire de l’Atlantide n’apparaît dans aucun livre d’histoire mais est racontée comme un mythe par le plus grand philosophe du monde antique, Platon. Très loin dans la nuit des temps, l’Atlantide était un maître de la science, de la culture, du commerce et de la guerre—jusqu’à ce que le mal soit trouvé en elle. La sagesse et la tempérance de l’Atlantide ont lentement cédé la place à l’arrogance, à la folie et à la luxure, et elle a commencé à faire la guerre à ses voisins et à elle-même. Finalement, les dieux ont envoyé une grande vague qui a inondé l’île et emporté son peuple, ses possessions et ses prétentions. En l’espace de quelques heures, la célèbre Atlantide a disparu, s’est enfoncée sous la vague et a été engloutie par la mer.

Comment se fait-il que notre époque ait oublié ce qui était autrefois le bon sens pour ceux qui n’avaient pas la loi de Dieu ?

L’Atlantide, comme la Tour de Babel, est un exemple de ce qui arrive lorsque l’homme pense qu’il peut créer, en dehors de Dieu, une utopie centrée sur l’homme et défiant Dieu. Nous pensons dans notre arrogance que nous pouvons construire ce qu’Augustin appelait la «Cité de l’homme» (par opposition à la Cité de Dieu) et ne pas subir le même sort que les royaumes symbolisés dans la statue que Nabuchodonosor voit en rêve (Daniel 2) : Babylone, la Perse, la Grèce et Rome. Si nous ne tenons pas compte de Daniel 2, peut-être que nous tiendrons compte du mythe de Platon !

3) Atalante et Hippomène (Amour)

Avec l’aide de Vénus, la déesse de l’amour, Hippomène a vaincu l’athlétique Atalante dans une course à pied et a ainsi gagné sa main en mariage. Atalante était très heureuse de l’épouser, et tout aurait dû aller bien, mais Hippomène oublia de remercier Vénus pour son aide. Par conséquent, Vénus a corrompu les désirs d’Atalante et d’Hippomène pour qu’ils fassent l’amour dans le temple sacré de Cybèle. Enragée, la déesse transforma le couple lascif en lion.

Dans notre monde post-révolution à caractère sexuel, les gens en sont venus à croire que tout désir sexuel, pour autant qu’il contienne un élément d’amour et qu’il soit consensuel, est bon. Ce mythe nous rappelle qu’il existe des choses comme les désirs désordonnés et qu’ils nous conduisent non seulement à la ruine mais aussi à la perte de notre humanité. Lorsque nous cédons à nos passions primaires, nous devenons comme des bêtes. Il est significatif que l’indulgence d’Hippomène pour le désir interdit soit motivée par son manque de respect et de gratitude pour l’amour lui-même (incarné dans Vénus).

4) Jason et Médée (Sexe)

Bien que Médée la sorcière ait aidé Jason à obtenir la Toison d’or et à vaincre ses ennemis, sa magie noire a repoussé Jason, et il a impitoyablement mis Médée de côté pour prendre une nouvelle mariée plus sophistiquée. Sa décision a entraîné une rupture entre les amants, ce qui a fait que Jason est devenu de moins en moins compatissant et Médée de plus en plus enragée. Finalement, Médée s’est vengée de Jason en tuant non seulement sa nouvelle épouse mais aussi les deux fils que Médée avait fait naître à Jason.

[Le mythe d’Atalante et d’Hippomène] nous rappelle qu’il existe des choses comme les désirs désordonnés et qu’ils nous conduisent non seulement à la ruine mais aussi à la perte de notre propre humanité.

Ce qui conduit à la tragédie de Jason et Médée n’est pas leur refus de se traiter mutuellement comme des égaux interchangeables, mais leur incapacité mutuelle à comprendre et à respecter les besoins et perspectives masculins de l’un et les besoins et perspectives féminins de l’autre. Dans le mythe, Jason est étranglé par un rationalisme froid, sophistique et impitoyable, tandis que Médée est consumée par une passion incontrôlée, séparée de toute norme éthique supérieure. Au final, leur unité complémentaire est déchirée avec les fils qui sont le fruit de cette unité.

Combattre le feu par le feu

En utilisant ces cinq mythes de la Grèce antique pour contrecarrer cinq des mythes séculiers les plus forts et les plus persistants de notre culture moderne/postmoderne, je ne veux pas suggérer que nous devrions renoncer à une apologétique fondée sur la raison et la logique. Je suggère simplement qu’il est parfois plus approprié et plus efficace de combattre le feu par le feu. Les mythes séculiers ou laïcs ont du pouvoir précisément parce qu’ils sont des mythes. Ils nous interpellent à un niveau plus profond que la raison et la logique, un niveau qui engage notre noyau émotif et imaginatif.

Les guerres culturelles du XXIe siècle se déroulent dans l’arène des récits, des histoires que nous nous racontons pour donner un sens à notre vie et justifier nos actions. Si nous voulons gagner une telle guerre, nous devons rencontrer nos adversaires sur le champ de bataille du mythe. Et nous devons réaliser que, lorsqu’il s’agit de ce genre de lutte, les vieux mythes païens, qui contiennent la sagesse collective du passé, sont le plus souvent de notre côté. Car le Christ, comme Chesterton, Tolkien et Lewis en ont tous convenu, est le vrai mythe, le mythe devenu réalité.

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