Introduction
Si vous êtes protestant évangélique depuis un certain temps, il est probable que vous vous êtes rallié – consciemment ou inconsciemment – au slogan de la Réforme sola fide (« par la foi seule »). Vous avez compris que vous êtes déclaré juste devant Dieu du fait d’avoir placé votre confiance en Jésus-Christ seul. Vous avez compris que c’est un cadeau que vous avez reçu : vous êtes approuvé par Dieu du fait d’être en Christ par la foi, et non en vertu de quelque mérite de votre part. Grâce à la mort de Jésus-Christ sur la croix il y a 2000 ans, vos péchés sont pardonnés et la justice du Christ vous est imputée. Vous glorifiez Dieu pour son Évangile dont vous êtes un bénéficiaire ! Et vous avez raison de le faire.
Mais comment comprenez-vous les versets chez Jacques qui peuvent sembler aller dans un autre sens ?
Apparente contradiction dans les termes !
En effet, de prime abord, nous pouvons penser que nous sommes ici en présence d’une contradiction entre Paul et Jacques :

Contradictions apparentes
Collectif
La Bible se contredit-elle ? Ne soutient-elle pas des idées apparemment contradictoires ? Comment les concilier ? Remettent-elles en cause l’autorité et l’infaillibilité de Dieu et de sa Parole ?
Citons trois exemples : la Parole de Dieu nous dit que « l’homme est justifié par la foi, sans les œuvres », mais aussi qu’il « est justifié par les œuvres, et non par la foi seulement ». Elle affirme que « quiconque est né de Dieu ne pratique pas le péché », mais également que « si nous disons que nous n’avons pas de péché, nous nous trompons nous-mêmes ». Elle décrit comment « l’Éternel se repentit du mal qu’il avait dit qu’il ferait à son peuple », tout en proclamant que Dieu n’est pas « un fils d’homme pour se repentir ». Comment concilier ces propos apparemment contradictoires ?
Sous la direction de Samuel Perez, 19 auteurs explorent 19 contradictions apparentes des Écritures et nous donnent des clés pour les comprendre. La conclusion de Florent Varak nous aide à résoudre par nous-mêmes ce type de difficultés.
Car nous pensons que l’homme est justifié par la foi, sans les œuvres de la loi.
Paul dans Romains 3.28
Vous voyez que l’homme est justifié par les œuvres, et non par la foi seulement.
Jacques 2.24
À la question de savoir si les deux auteurs emploient les mêmes termes, la réponse est affirmative : le verbe « justifier » et les substantifs « foi » et « œuvre » (et même « homme » !) sont identiques. De plus, dans le contexte, Paul et Jacques font tous deux référence au cas d’Abraham – et, à cette fin, citent tous deux Genèse 15.6 : « Et Abraham crut Dieu, et cela lui fut compté à justice » (voir Rm 4.3 et Jc 2.23 – Darby : la citation est identique dans ces deux versets).
De grands théologiens, dont Martin Luther et Karl Barth, ont buté sur cette contradiction apparente. Luther a estimé que l’épître de Jacques était de moindre importance que les lettres de Paul. Barth a considéré, entre autres à la lumière de cette difficulté, que les Écritures pouvaient comporter des contradictions.
Quatre pistes
Parmi les nombreuses tentatives pour faire cohabiter ces deux textes, plusieurs pistes tournent autour des termes employés. Ils sont certes identiques, mais peut-être sont-ils employés dans un sens différent ?
1. Œuvres ?
D’abord, dans la littérature à ce sujet, bien des auteurs signalent qu’il existe un contraste entre les « œuvres juives » chez Paul et les « œuvres chrétiennes » chez Jacques. Serait-il possible que les œuvres en question dans Romains ne couvrent pas tout type d’œuvre ? Paul le souligne certes : viser le respect des exigences de la loi de Moïse ne pourra jamais donner lieu au salut. Mais il se trouve qu’il inculpe Juif et non-Juif sur la base de la même conception de loi, sans référence aux éléments distinctifs juifs du code du Sinaï. En effet, la conscience, ou la loi inscrite dans le cœur (cf. Rm 2.15), présente un chevauchement considérable avec la loi de Moïse. Ainsi, Paul peut en déduire que « tous, Juifs et Grecs, sont sous le péché » (Rm 3.9 – NBS) et que « le monde entier » se trouve condamné à cause du non-respect de « la loi » (Rm 3.19-20). « Car il n’y a pas de distinction : tous, en effet, ont péché et sont privés de la gloire de Dieu » (Rm 3.22c-23 – NBS).
2. Foi ?
D’autres allèguent un contraste entre les deux auteurs dans l’emploi du terme « foi ». Si l’on pouvait démontrer que Paul parle de « l’abandon de soi entre les mains de Dieu », alors que Jacques parle d’« une adhésion intellectuelle à une vérité », cela ne nous sortirait-il pas de l’impasse ? Il est vrai que Jacques emploie parfois le mot pour évoquer une croyance seulement intellectuelle (2.14, 19). Mais il ressort du contexte qu’il n’estime pas que ce type de « foi » est valable : il s’agit d’une foi hypothétique ou « morte » (2.20, 26) – une fausse conception de la « foi » à laquelle risquent d’adhérer certains destinataires de l’épître de Jacques.
3. Justification ?
Une piste plus prometteuse s’appuie sur l’emploi du verbe « justifier ». Jean Calvin a considéré qu’« [i]l est évident que Jacques parle d’une déclaration de justice devant les hommes et non d’une imputation de la justice quant à Dieu ». Il est vrai que le verbe en question peut vouloir dire « démontrer qu’on est juste », par exemple, dans Luc 7.35 : « Mais la sagesse a été justifiée par tous ses enfants » (NBS). Par ailleurs, l’idée de « montrer » sa foi figure dans Jacques 2.18. Mais le fait que Genèse 15.6 soit cité (dans Jc 2.23) permet de savoir qu’au fond, la question de la justice devant Dieu est en jeu.
Qu’en est-il d’une éventuelle différence concernant le moment de la justification ? Sommes-nous déclarés justes dans le présent selon Paul et lors du jugement selon Jacques ? Il est vrai que Jacques pose la question du salut final (2.14, cf. 4.12 ; 5.7-9), mais la justification se situe dans le présent (2.23-24). Chez Paul, la justification a également une dimension finale (Ga 2.16d ; 3.1-5 ; 5.5), même si l’accent est mis sur le présent (par ex., Rm 5.1). Il n’y a pas de clivage à reconnaître entre les deux auteurs : lorsque nous sommes justifiés, le verdict du jour du jugement est rendu par avance, dans le présent.
4. « Foi seule » ?
Et si la clé de la solution résidait dans cette différence entre les deux textes, à savoir la précision « seul »/« seulement » qui ne se trouve pas dans Romains 3.28 ? Nous sommes justifiés par la foi, mais pas forcément par la foi seule ? Mais l’expression figurant dans la suite de ce verset, « sans les œuvres de la loi », est d’une force telle que l’on doit comprendre que le mot « seule » est sous-entendu. L’une des traductions de ce verset explique dans une note : « Du point de vue linguistique, cette adjonction [du mot seulement] est même nécessaire, si l’on admet que Paul pense à la manière sémite, car l’araméen omet le mot “seulement” là où l’usage occidental le considère comme indispensable. » Il convient d’ajouter que l’apôtre Paul insiste sur le fait que la foi est un don de Dieu (Ep 2.1-10 ; Ph 1.29 ; Rm 4.20 ; 1Co 4.7 ; 2Tm 2.25).
Contexte, contexte, contexte !
Comment procéder, alors ? Nous respectons surtout les trois premières règles d’interprétation biblique : 1° replacer le texte dans son contexte ; 2° replacer le texte dans son contexte ; 3° replacer le texte dans son contexte !
Dans Romains 3.21-31, Paul est en train de répondre à cette question : comment entrer en bonne relation avec Dieu en vue d’échapper à la future condamnation que nos fautes entraînent ? Un aspect capital de la réponse se trouve dans 3.28 : « par la foi, sans les œuvres de la loi ». Dans la perspective du contexte plus large de l’épître, Paul doit expliciter, à l’intention d’une Église composée de Juifs et de non-Juifs, que l’Évangile est « la puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit, du Juif premièrement, puis du Grec, parce qu’en lui est révélée la justice de Dieu par la foi et pour la foi » (1.16-17). L’exemple d’Abraham (Gn 15.6) s’inscrit dans ce cadre : les œuvres n’ont aucunement joué dans sa justification (4.1-5). La personne qui est justifiée n’a aucune raison de faire le fier (3.27 ; 4.2).
En revanche, Jacques, dans 2.14-26, est en train d’aborder une autre question : comment répondre à la personne qui se dit en règle avec Dieu par la foi seule mais dont la vie ne semble pas transformée ? Nous pourrions paraphraser sa réponse ainsi : si les œuvres manquent, la foi manque également (elle est morte) ; ou, exprimé de façon plus choquante (2.24) : « l’homme est justifié par les œuvres, et non par la foi seulement ». Dans la perspective du contexte plus large de l’épître, le problème que Jacques traite relève d’une amitié avec le monde (4.4), de l’hostilité envers Dieu (4.4) et d’une âme partagée (4.8). L’exemple d’Abraham (Gn 15.6) correspond au contraire de cette attitude. Sa foi authentique a donné lieu aux œuvres, comme le montre sa disposition à sacrifier Isaac (2.20-22 ; cf. Gn 22). Abraham n’est pas un ami du monde mais l’« ami de Dieu » (2.23) !
Conclusion
Nous pouvons aisément comprendre que ces deux messages doivent figurer dans les Écritures. Nous devons être simultanément au clair sur le moyen de la justification (Rm 3) et sur le fruit de la justification (Jc 2). Dieu veut voir ses enfants assurés de leur salut, plaçant leur confiance uniquement en Christ pour leur justification. Mais il veut également les voir consacrés. Il devrait être impensable, pour un enfant de Dieu, de bafouer l’autorité de Dieu et d’être présomptueux par rapport à son salut. Et si nous venons à croiser cette double attitude, nous ne devrions pas penser que la personne qui l’adopte est un croyant authentique.
Réunissons donc les deux courants dans notre pensée. Pour reprendre les termes de Paul, soyons dans l’émerveillement devant la réalité époustouflante de la justification par la foi seule (cf. Rm 11.33-36, à la lumière de Rm 1.18–11.32), mais en ayant en même temps le souci de « l’obéissance de la foi » (Rm 1.5 ; 16.26) – de l’obéissance suscitée par la foi. Nous ne sommes pas sauvés par les œuvres, mais nous sommes sauvés pour les œuvres (Ep 2.8-10, cf. Ga 5.6).
Pour reprendre les termes de Jacques, accueillons la parole salvatrice implantée en nous (Jc 1.21) et, du fait de notre foi dans « notre glorieux Seigneur Jésus-Christ » (Jc 2.1), ayons le souci de montrer les œuvres qui proviennent de cette foi (cf. Jc 2.18). « [L]a foi authentique est toujours une foi qui œuvre ».
Le catholicisme officiel prononce un anathème à l’encontre de ceux qui soutiennent que les « bonnes œuvres sont les fruits seulement de la Justification ». Cela devrait nous faire froid dans le dos. Nous restons fermement attachés à la réalité précieuse qu’est la justification sola fide. En même temps, nous voudrions en voir les fruits, forts de la conviction que la (vraie) foi qui seule justifie n’est jamais seule. « [C]omme il est impossible de couper Jésus-Christ en morceaux, ces deux réalités, la justification et la sanctification, sont inséparables puisque nous les recevons ensemble et liées en lui ».
Que Dieu nous accorde une foi bien agissante, pour sa seule gloire.