La quête tragique de Marguerite Duras

Image par Daria Nepriakhina de Pixabay

Pourquoi Marguerite Duras ?

Je connais bien Marguerite Duras. En m’exprimant ainsi, je pourrais laisser croire que je l’ai rencontrée ! Mais ce n’est pas le cas. Depuis des années, je l’ai beaucoup lue, souvent entendue : entretiens radiophoniques, et, peu à peu se crée, entre le lecteur et l’auteur élu, un lien semblable à celui que l’on peut avoir avec une personne réelle. Certains écrivains deviennent « nôtres ». On en a son idée, comme cela peut advenir avec un peintre : on peut avoir « son » Van Gogh. Alors pourquoi Marguerite Duras ? Elle fait partie des auteurs majeurs de la littérature française de la seconde moitié du vingtième siècle. Ses dates : 1914-1996. Son œuvre est très importante, en volume, même si ses ouvrages ne sont souvent pas très longs, et elle présente la particularité de pouvoir être découpée en périodes, un peu comme celle de Picasso. Malgré cette connaissance globale, acquise, de l’œuvre de MD ( souvent ainsi désignée ), il ne me paraît pas opportun de parler d’elle en général. Je préfère me concentrer sur l’un de ses romans : Moderato cantabile, paru en 1958.

Pourquoi  Moderato cantabile ?

Il s’agit d’une œuvre charnière dans la création de MD. En effet, elle se situe entre ses premiers romans, dans lesquels, de son propre aveu, elle n’avait pas encore trouvé son style propre, et la grande œuvre à venir. Œuvre inaugurale, donc. Selon moi, il s’agit d’un chef d’œuvre de la littérature moderne, et, de plus, il est emblématique de l’œuvre complète de l’écrivain, dans la mesure où il propose un répertoire de ses thèmes majeurs et inaugure une nouvelle manière d’écrire, propre à Duras..

Vous n’avez pas lu le roman ? Au moment même de sa parution, Dominique Aury le présentait ainsi, dans la « Nouvelle Revue Française » : « Pourquoi le cri soudain d’une inconnue et la vue de son corps en sang ont-ils troublé si fort Anne Desbaresdes, qui est une femme jeune et riche, uniquement attachée à son petit garçon ? Pourquoi retourne-t-elle au café sur le port, où le cadavre de l’inconnue s’était écroulé dans le jour tombant ? Pourquoi interroge-t-elle cet autre inconnu, Chauvin, témoin comme elle ? Une étrange ivresse s’empare d’elle, où les verres de vin qu’elle se fait servir, et qu’elle boit lentement, ne sont au mieux que des prétextes. Sur le lieu du crime commis par un autre elle revient chaque jour. Chaque jour elle interroge plus avant, parle elle-même un peu plus longuement. L’enfant joue dehors pendant qu’elle s’attarde. Mais un jour elle viendra seule. Un jour elle aura la réponse. Que cherchait-elle donc ? L’amour de Chauvin ? La mort  des mains de cet homme qu’elle désire, et qui la désire, comme l’avait obtenue de son amant la femme assassinée ? Un immense scandale silencieux s’est enflé autour d’Anne et de Chauvin et se résout dans le silence par leurs mains qui se joignent une seconde seulement, les lèvres posées sur les lèvres une seconde. Adieu. Tout est dit. » Excellente proposition ! Les multiples questions traduisent bien l’état d’incertitude quant au « sens », qui caractérise l’œuvre, et c’est bien là une première caractéristique de MD : laisser le sens ouvert. On est bien dans l’art moderne, qui s’offre à l’interprétation.

Moderato Cantabile
Maguerite Duras
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Moderato Cantabile
Maguerite Duras
French & European Pubns (31 octobre 1980). 165 pages.

« Qu’est-ce que ça veut dire, moderato cantabile ? – Je sais pas. » Une leçon de piano, un enfant obstiné, une mère aimante, pas de plus simple expression de la vie tranquille d’une ville de province. Mais un cri soudain vient déchirer la trame, révélant sous la retenue de ce récit d’apparence classique une tension qui va croissant dans le silence jusqu’au paroxysme final. « Quand même, dit Anne Desbaresdes, tu pourrais t’en souvenir une fois pour toutes. Moderato, ça veut dire modéré, et cantabile, ça veut dire chantant, c’est facile. » « De quel poids le destin des autres pèse-t-il sur ceux qui en sont témoins ? Pourquoi le cri soudain d’une inconnue et la vue de son corps en sang ont-ils troublé si fort Anne Desbaresdes, qui est une femme jeune et riche, uniquement attachée à son petit garçon ? Pourquoi retourne-t-elle au café sur le port, où le cadavre de l’inconnue s’était écroulé dans le jour tombant ? Pourquoi interroge-t-elle cet autre inconnu, Chauvin, témoin comme elle ? Une étrange ivresse s’empare d’elle, où les verres de vin qu’elle se fait servir, et qu’elle boit lentement, ne sont au mieux que des prétextes. Sur le lieu du crime commis par un autre elle revient chaque jour. Chaque jour elle interroge plus avant, parle elle-même un peu plus longuement. L’enfant joue dehors pendant qu’elle s’attarde. Mais un jour elle viendra seule. Un jour elle aura la réponse. Que cherchait-elle donc ? L’amour de Chauvin ? La mort des mains de cet homme qu’elle désire, et qui la désire, comme l’avait obtenue de son amant la femme assassinée ? Un immense scandale silencieux s’est enflé autour d’Anne et de Chauvin et se résout dans le silence par leurs mains qui se joignent une seconde seulement, les lèvres posées sur les lèvres une seconde. Adieu. Tout est dit. » (Dominique Aury, La Nouvelle Revue Française, juin 1958)

Une certaine vision de l’homme

Bien que la trame du roman ressemble à celle d’un policier ( un « crime passionnel » – l’expression est utilisée dans l’œuvre – et la recherche des mobiles du crime ), on n’est pas du tout, ni dans « le polar », ni dans un roman réaliste. Il faut bien comprendre cela, lorsqu’on lit MD. Même si elle semble réutiliser des codes connus, elle les pervertit.

Dans le roman réaliste, le personnage est doté de toutes les caractéristiques nécessaires pour le rendre le plus semblable possible à une personne. Ici, ce n’est pas le cas. Hormis le fait qu’Anne Desbaresdes soit « la femme du directeur d’Import Export et des Fonderies de la Côte », donc une bourgeoise, et que Chauvin ait été un ouvrier de son mari ayant « besoin de temps en ce moment », de temps « pour ne rien faire », on ne sait rien d’eux. Rien sur leur passé. Ils n’existent que dans la succession des instants qu’ils vivent. De ce fait, MD exprime que, pour elle, un individu n’est pas déterminé par sa condition sociale. Pas du tout. Ces deux personnages sortent chacun de leur milieu pour se rencontrer dans une zone entre deux : celle du roman. Car ce qui intéresse MD, ce n’est pas l’identité qu’on pourrait qualifier d’ « extérieure », mais bien, plutôt, leur identité intérieure, et je n’hésiterais pas, pour ma part, à utiliser le terme d’ « âme ». Anne et Chauvin sont, avant tout, des âmes errantes. Ce que dépeint MD, c’est bien la quête désespérée de l’âme humaine. En quête de quoi ?

Je ne dirais pas que ce que recherchent ces personnages, c’est l’amour. Ou bien alors, il faudrait mettre un « A » majuscule à ce mot, pris comme un absolu. Une phrase extraite du roman de MD « Les petits chevaux de Tarquinia » ( 1953 ), nous offre une clef intéressante : « Aucun amour au monde ne peut tenir lieu de l’amour, il n’y a rien à faire. »La citation prouve que l’amour, pour MD, est bien un absolu, qu’il est impossible d’atteindre. Par essence, la quête de ses personnages est désespérée. Il y a donc un tragique propre à l’œuvre de MD.

Cette dimension tragique, la romancière ne l’ignore absolument pas, et elle en joue. La femme est présentée comme une victime, de la domination masculine d’abord. Il y a bien, chez MD, une dimension de militantisme féministe, auquel il ne faut pas la réduire. La vérité est au-delà. Ce roman est déclenché, et hanté, par … un cri ! « Dans la rue, en bas de l’immeuble, un cri de femme retentit. Une plainte longue, continue, s’éleva et si haut que le bruit de la mer en fut brisé. » Ce cri a le pouvoir de briser l’ordre naturel. Ce cri ( de la femme assassinée ) sera répété, tout au long de l’œuvre, par le gémissement d’Anne Desbaresdes : « Anne Desbaredes gémit. Une plainte presque licencieuse, douce, sortit de cette femme. » Et, dans la dernière scène du roman, lors de la séparation du couple, Anne « fut reprise du même gémissement sauvage ». Ce gémissement est celui de la victime, sacrifiée sur l’autel de la passion.

MD mélange vie, et mort : Eros ( la pulsion de vie ) et Thanatos (la pulsion de mort ). A propos du cri, Anne déclare : « Une fois, il me semble bien, oui, une fois j’ai dû crier un peu de cette façon, peut-être, oui, quand j’ai eu cet enfant. » Naissance et mort viennent se rejoindre dans le cri. Le cri du nouveau-né, et le cri de la victime, sur sa fin. Anne Desbaresdes apparaît comme la victime d’une mort symbolique, puisqu’elle n’est pas tuée effectivement par Chauvin, qui pourtant lui dit, à la dernière page : « Je voudrais que vous soyez morte », ce à quoi elle répond : « C’est fait ». Le mot « tragédie » vient du grec « tragos oïda », signifiant : « le chant du bouc ». On suppose que des sacrifices étaient offerts au dieu Dionysos, dans la Grèce antique, lors des Grandes Dionysies, ces fêtes au cours desquelles on représentait les tragédies écrites dans le cadre des concours organisés à cette occasion. La plainte animale d’Anne rappelle le sacrifice de cette victime. Approfondissons encore cette réponse …

Une œuvre parodique ?

Trois éléments structurants du roman pourraient bien être des références, implicites, bien sûr, – car MD n’est pas une écrivaine chrétienne, – à la Bible, et, plus précisément, à la Passion du Christ. D’où un glissement de la passion amoureuse, mortifère, à la Passion religieuse, confirmant  la dimension d’absolu de l’Amour, chez MD.

Le premier de ces trois éléments serait donc ces paroles, déjà citées : « C’est fait ». En effet, comment ne pas songer aux paroles du Christ sur la croix : « Tout est accompli. » ( Jean 19 : 30 ). Qu’est-ce que Jésus a accompli sur la croix ?  Le plan divin de salut des hommes, car « c’est par ses meurtrissures que nous sommes guéris » ( Ésaïe 53 : 5 ). Qu’est-ce que Anne accomplit par sa mort ? Les autres éléments nous permettront  de mieux comprendre …

Le deuxième élément est : le vin. Tout au long du roman, cette bourgeoise, qui ne devrait pas fréquenter un café populaire, réservé aux ouvriers, et à une clientèle masculine, y revient, pour … se renseigner sur le crime commis, pour rencontrer Chauvin, et aussi pour boire. Elle ne buvait pas, est-il explicitement dit, mais elle est prise d’une soif inextinguible, qui est bien la preuve de la valeur symbolique de cette soif. MD parle d’une soif de l’âme, que même l’amour ne satisfait pas. J’ai déjà fait mention de la Passion. Or, la critique littéraire a bien établi le lien entre le vin des amants et le vin de la Cène. Ce vin qui est bu par le couple de héros répète un sacrifice, qui n’est plus celui du Christ, mais celui du premier couple d’amants du roman. Néanmoins, en filigrane, on perçoit bien une dimension de quête spirituelle.

Le troisième élément, lui, a rapport avec la temporalité du récit. Une fois encore, la critique littéraire a noté que l’action se déroule sur trois jours : d’un vendredi, jour du crime passionnel, à un dimanche, ce qui nous ramène aux trois jours de la Passion du Christ et induit, peut-être, une espérance : celle d’une résurrection du personnage d’ Anne. Son passage d’une mort symbolique à la vie. Peut-être …

MD n’a donc pas écrit un roman chrétien, mais un roman dont le soubassement peut être référé à l’Évangile. Faut-il voir là une intention sacrilège de Duras ? Personnellement, je ne le crois pas. Alain Vircondelet, dans son ouvrage « Duras Dieu et l’écrit » ( Éditions du Rocher1998, p 11 ), cite ce propos de MD : « J’ai toujours parlé de Dieu, le mot est presque dans tous mes livres, c’est devenu un nom commun. » Oui, Dieu hante l’œuvre de MD, mais comme un centre vide. Un vide qui appelle, qui aspire l’être entier, et l’engloutit. La critique toujours a bien relevé que, ce qui caractérise le personnage durassien, féminin en particulier, c’est un certain état de vide, de porosité à ce qui vient. L’identité, chez elle, est incertaine, et insuffisante. Nous le disions, elle pense l’être humain au-delà de son conditionnement social, et rejoint ainsi la spiritualité, malgré les aspects tortueux, et torturés, de ses chemins. La souffrance est à vif, chez MD. Une souffrance d’ordre métaphysique. L’homme, sous-entend-elle, est en mal de « Dieu ».

Un style unique

Un grand artiste se reconnaît immédiatement à ce style particulier qu’il a su imposer. Celui de MD est  unique. Comme le disait Deleuze, elle a fait bégayer sa langue, le français. Il est des écrivains, classiques, dont la grandeur est dans la perfection du maniement de la langue, et d’autres, modernes, qui sont, eux, dans la transgression. MD fait partie de ces derniers. Elle triture la langue française, se permettant, avec elle, énormément de libertés, ce que certains lui ont reproché. Je soulignerai trois aspects notoires de ce parler-Duras.

Tout d’abord : le sens de l’épure. « Moderato cantabile » est un roman très court : moins de cent pages. Mais, on l’aura compris, d’une densité incroyable. MD ne détaille pas, ne délaye pas. La phrase est brève. Le vocabulaire est pauvre. Elle préfère le non-dit à l’explicite. Et pourtant … elle parvient à un art d’une densité de suggestion extraordinaire.

Ensuite, son style se caractérise par ce qu’on pourrait nommer : le supens. Non pas le « suspense », comme dans un thriller, mais bien l’art de laisser les choses en suspens, c’est-à-dire comme suspendues. Le lecteur est souvent dé-routé. Où suis-je ? Se demande-t-il. Ai-je bien compris ? Que fallait-il comprendre ? MD génère le trouble. Elle agit sur nos profondeurs psychiques. Elle fouille en nous, jusqu’à l’âme.

Enfin, son art romanesque se rapproche du théâtre, art de la parole, le plus incarné. Elle a elle-même écrit des pièces, ainsi que des scénarios de films. Mais, même dans ses romans, les notations courtes, par lesquelles elle évoque, par exemple, le cadre de l’action, rappellent les didascalies. Les déplacements et mouvements de personnages sont notés avec rapidité et précision. Et les dialogues, toujours très brefs, occupent une place considérable.

L’ensemble de ces moyens produit cette « petite musique »propre à MD, et que pourrait désigner le titre du roman : « Moderato cantabile », notation musicale signifiant « modéré et chantant » ( ce que le contenu du roman n’est pas ). Le critique Claude Delmont écrivait, en 1958, à la publication du roman : « Ce que Marguerite Duras a tenté et réussi avec son dernier roman, c’est un livre où les gestes et les mots, en même temps qu’ils ne veulent dire que ce qu’ils disent, dénoncent immédiatement leur transcendance. »

Conclusion

« Transcendance » me semble être un mot clef pour aborder l’œuvre de MD. Est « transcendant », dit le Dictionnaire Larousse, « ce qui est d’une nature absolument supérieure, ce qui est extérieur au monde ». La définition me plaît bien, qui permet de saisir l’origine du drame des héros durassiens ( de MD elle-même ? ), à savoir : chercher à trouver, dans le monde, ce qui est de nature absolument supérieure, et extérieur au monde. Véritable gageure !

MD nous parle-t-elle d’une quête impossible, nécessairement insatisfaite ? Oui, si, comme elle, on a choisi de se tenir à distance de la Révélation biblique. Non, si l’on entre dans la voie, étroite, qui mène à la vérité. Car Dieu se laisse trouver, par le cœur, humble, qui le cherche en vérité. Dieu désire instaurer une relation d’ amour avec chaque homme.

« Aucun amour au monde ne peut tenir lieu de l’amour » … Certes : aucun amour au monde. Mais Dieu, hors du monde, « Dieu est  Amour » (1 Jean 4 : 8 ). Et Dieu est venu aux hommes en Jésus-Christ, qui a « tout accompli » pour que nous soyons réconciliés avec lui, et passions de la mort à la vie.

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