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J. K. Rowling, dernière victime dans la guerre de l’idéologie transgenre

La tempête qui s’est déchaînée contre les tweets de J. K. Rowling sur les femmes et les menstruations est aussi prévisible que déprimante. Le fait que sa réponse bienveillante ait, si tant est qu’elle ait pu, exacerbé la fureur, souligne simplement la façon dont le débat civil est désormais apparemment impossible sur des questions qui sont – pour le moins – hautement contestables (et la capacité d’un homme à devenir une femme, ou vice versa, semblerait aussi contestable qu’autre chose). Et cette rupture des débats ne porte pas sur des questions triviales, mais sur les problèmes les plus urgents de notre époque – les questions d’identité dans un monde où les anciens ancrages du foyer, de la famille, de la communauté, de la religion et de la nation se sont effondrés ou ont été jetés dans le vide. Il s’agit là d’une évolution très grave. L’argument ne compte pas ; il s’agit simplement de savoir qui crie le plus fort.

L’argument ne compte pas ; il s’agit simplement de savoir qui crie le plus fort.

Rowling, comme Germaine Greer avant elle, est devenue un bon exemple du fait que, dans un monde où la théorie critique dirige de plus en plus la façon dont le monde est conceptualisé, la victime d’aujourd’hui peut très facilement devenir l’oppresseur de demain. Il y a quelques semaines sur First Things, je faisais remarquer qu’il n’y a pas de finalité constructive à la théorie critique. En fait, on pourrait dire que le jeu est sa finalité : le but est de déstabiliser constamment toute revendication de pouvoir ou de vérité. Et, si vous avez un engagement inconditionnel et non critique envers la théorie critique, vous devez réaliser que vous tenez un tigre par la queue. Si, à un moment donné, vous voulez abandonner le projet simplement parce qu’il a déstabilisé votre cible particulière, vous constaterez que vous et les vôtres allez bientôt être dévorés par lui.

L’idéologie transgenre comme idéologie culturelle

La réponse de Rowling à ces critiques est un beau plaidoyer pour la reconnaissance de la victimisation d’autres groupes, notamment les victimes de la pensée et des pratiques transgenres. En effet, bien que je sois en désaccord avec nombre de ses propres convictions sur la question de la sexualité humaine, son article est un modèle d’engagement civil, réfléchi dans son argumentation et compatissant dans son ton. C’est une personne avec laquelle on peut avoir une discussion constructive. Mais rien de tout cela n’a de poids, car elle n’a pas le droit de décider qui est et n’est pas une victime. Cela appartient à la classe des officiers du cadre idéologique dominant actuellement en vigueur. Et l’idéologie du moment trouve une de ses principales expressions dans l’idéologie transgenre.

Quand j’appelle la pensée transgenre une idéologie, j’utilise le terme dans le sens donné par Alasdair MacIntyre. Deux aspects de sa définition sont particulièrement pertinents.

Premièrement, son caractère plausible découle du fait qu’elle contient un noyau de vérité. La notion selon laquelle le genre est lié à des comportements et non à la biologie est fondamentale pour la théorie moderne du genre. Et, bien sûr, les hommes et les femmes « jouent » leur rôle différemment dans des cultures différentes en raison des attentes distinctes de ces cultures. La masculinité et la féminité semblent différentes en Corée du Sud, aux États-Unis, en Angleterre et au Nigeria. C’est le noyau de vérité qui rend l’idéologie plausible.

Deuxièmement, reposant sur un ensemble plus profond de pratiques et d’hypothèses sociales, elle se présente comme étant exactement comme les choses sont, et donc incontestable par toute personne juste. Cette matrice plus large de pratiques sociales est profonde et ancienne, ce qui rend l’idéologie du genre difficile à déloger. L’histoire de la création de cette matrice est longue et tortueuse, mais c’est le moment culturel où nous nous trouvons maintenant. Et, pour relier les points, appeler la théorie du genre une idéologie, c’est indiquer son rôle dans l’exercice de l’autorité culturelle actuelle.

Le crime de l’essentialisme

Rowling a été confrontée à ce problème. De façon dramatique. En soulevant le point évident – que les menstruations font partie de l’expérience du monde d’une femme – elle a suscité la colère de ceux qui souhaitent nier la signification fondamentale des différences physiques entre les sexes pour l’identité sexuelle. Pour le dire en termes plus sophistiqués, elle s’est rendue vulnérable aux accusations du crime le plus grave de tous, en ces temps d’identité psychologisée : celui de l’essentialisme, qui consiste à sous-entendre qu’il y a quelque chose dans notre masculinité ou féminité génétique et physique qui détermine l’identité et le comportement.

Appeler la théorie du genre une idéologie, c’est indiquer son rôle dans l’exercice de l’autorité culturelle actuelle.

Il est évident que l’essentialisme lui-même demande de la nuance. Un castor bâtit une digue instinctivement. C’est une part de son matériel génétique, une part de son essence sur laquelle il n’a pas de contrôle réel. Les êtres humains sont différents. Nous sommes des animaux de réflexion, d’intention, capables de prendre des décisions et pas entièrement soumis à nos instincts bien ancrés pour faire de nous ce que nous sommes. Il y a (encore) un noyau de vérité dans l’adage de Sartre selon lequel notre existence précède notre essence. Mon identité est intimement liée aux décisions que j’ai prises librement, et pas seulement à mon génome. Mais même ainsi, notre corps façonne notre expérience du temps et de l’espace et de l’autre. Moi je n’ai pas de règles et je ne peux pas accoucher.

Ce sont des facteurs importants qui façonnent mon identité dans son expression, tout comme mon manque de plumes et mon incapacité à m’envoler vers le sud en hiver. Dire que les menstruations d’une femme adulte affectent son expérience du monde est donc un truisme. On peut, bien sûr, nier que les menstruations font partie de la vie normale d’une femme adulte, mais on sépare alors le terme « femme » des réalités corporelles et on le rend arbitraire. Une telle démarche repose sur une foule d’autres hypothèses philosophiques – hypothèses qui peuvent et doivent être contestées. Créer une culture où une telle contestation est impossible, ce n’est pas prouver qu’on a raison, pas plus que, par exemple, arrêter Newton et brûler ses livres n’aurait réfuté la gravité.

Changement des mots, mais pas de la réalité

En tant que chrétien, je considère que l’approche de Rowling est finalement inadéquate. C’est précisément parce que nous sommes des êtres dotés d’intention que nous sommes donc plus que la somme de nos fonctions biologiques. Et dans la théologie chrétienne, le fait que nous ne sommes pas seulement des créatures mais des créatures dotées d’intention – c’est-à-dire des personnes – est fondé sur le fait que nous sommes faits à l’image de Dieu, dont la distinction et la complémentarité des hommes et des femmes est un élément central. Et cette vision biblique de l’homme et de la femme nous donne aussi une signification qui transcende ce monde. Dans la défense de Rowling, il n’y a aucune allusion à cela. Alors que ses propres livres mettent en évidence une aspiration à l’enchantement et à la transcendance, dans le « monde réel », elle se rapproche du naturalisme de ce cadre immanent – et cela ne la fera pas gagner contre le commissariat culturel contemporain.

Mais rendons à chacun son dû. Rowling a fait remarquer que nous pouvons jouer avec les mots et supprimer du simple terme « femme » toute référence à tout ce qui reflète de manière distincte la constitution biologique d’une femme ou la façon dont elle vit le monde ; mais faire cela revient simplement à se livrer à un remaniement lexical pour répondre à notre objectif idéologique et à nos goûts culturels, et non à transformer vraiment la réalité.

Félicitations à J. K. Rowling pour avoir courageusement mis cela en évidence.

Note de l'éditeur : 

Carl Trueman explore davantage ce sujet dans le livre qu’il va publier, The Rise and Triumph of the Modern Self: Cultural Amnesia, Expressive Individualism, and the Road to Sexual Revolution (La montée et le triomphe du moi moderne : l’amnésie culturelle, l’individualisme forcené et la voie vers la révolution sexuelle) (Crossway).

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