Le christianisme a-t-il été introduit en Afrique par les Blancs ?
Voilà à nouveau un préjugé qui a la vie dure. L’idée selon laquelle le christianisme n’aurait pas été présent sur le continent africain avant l’arrivée des Blancs et la colonisation mérite, en effet, quelques corrections. S’il est vrai que le christianisme a progressé sur le continent africain à la suite des missions européennes des xviiie et xixe siècles, il y a eu un christianisme africain dès les premiers siècles de son histoire.
Nous avons déjà vu que plusieurs Africains sont présents à la Pentecôte, et font partie des 3 000 convertis de ce jour-là (Ac 2.41)12. Jésus, après sa résurrection, confie à ses disciples la mission d’annoncer son message à « toutes les nations » (Mt 28.18), « jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1.8). Le livre des Actes relate justement cette prédication des apôtres, qui se propage progressivement depuis Jérusalem, la Judée, la Samarie, avant d’atteindre l’extrémité du monde connu par les Juifs du ier siècle avec la conversion de l’eunuque éthiopien (Ac 8.26-40). L’Afrique est donc la première place de ce « reste du monde ». Avant même d’atteindre l’Europe, le christianisme pénètre en Afrique. La proximité de l’Orient chrétien, partenaire commercial de plusieurs pays africains, l’urbanisation caractéristique de l’Afrique antique et la forte présence de communautés juives y ont favorisé la propagation du christianisme (Lancel, 1994 ; Decret, 1996, p. 11-12). Tertullien constate ainsi la rapide progression du christianisme africain du iie siècle :
Dans les campagnes, dans les villages, dans les immeubles, il y a des chrétiens ; on déplore comme une perte que des gens de tout sexe, tout âge, toute condition, et même de tout rang passent sous notre nom […] Nous sommes d’hier, et nous avons déjà rempli la terre et tous vos espaces : villes, immeubles, bourgs, municipes, villages, camps eux-mêmes, tribus, décuries, palais, sénat, forum. Nous ne vous avons laissé que les temples !

Car Dieu a tant aimé les noirs
Nathanaël Delforge
Le christianisme serait une religion de Blancs. Voilà du moins ce qu’affirment nombre de militants afro-centristes. Une affirmation qui trouve un certain écho dans les communautés noires. Pour les uns, cela suffit à rejeter d’emblée la Bible et son message ; pour les autres, cela place leur foi chrétienne en tension. Comment ne pas les comprendre ? Après tout, n’est-ce pas Bible en main qu’on a déclaré l’homme et la femme noirs maudits ? N’est-ce pas Bible en main qu’on a justifié l’esclavage ou la colonisation ? Et puis, au-delà de ces éléments, qu’est-ce que la Bible pourrait bien apporter aux peuples noirs ? La foi chrétienne n’est-elle pas une importation occidentale ? Devenir chrétien n’implique-t-il pas de renier son africanité ?
Car Dieu a tant aimé les Noirs offre donc des réponses à des questions graves et sérieuses, en espérant dénouer des tensions qui n’ont pas lieu d’être et ouvrir la porte à une lecture apaisée et éclairée du texte biblique.
Nous venons de voir également l’important héritage africain du christianisme, avec l’influence fondatrice de ces chrétiens d’Égypte, de Tunisie ou d’Algérie. La première place européenne à accueillir la prédication des disciples est Chypre. Or, parmi ces disciples, plusieurs viennent justement de Cyrène, en actuelle Libye (Ac 11.19-20). Notons d’ailleurs que l’apôtre Paul, certainement le plus grand missionnaire que le christianisme ait connu, et qui a joué un rôle primordial dans la diffusion de l’Évangile, a effectué son premier voyage missionnaire après avoir été envoyé et béni par un groupe de cinq prophètes et docteurs de l’Église d’Antioche, parmi
lesquels un Noir et un membre de la diaspora africaine (Ac 13.1-3). Le continent africain est une place forte du christianisme bien avant le continent européen. À tel point que Thomas C. Oden (2007, p. 61), directeur du centre pour le christianisme africain primitif, écrit : « À cette époque, le christianisme africain faisait figure de moteur intellectuel pour la pensée des premiers chrétiens. Au cours de la formation du christianisme œcuménique des premiers temps, l’Afrique était davantage une dynamo intellectuelle qu’un sycophante soumis. »
L’histoire du christianisme des premiers siècles n’est donc pas tant
celle d’un apport de l’Europe à l’Afrique, mais bien l’inverse : celle d’un apport de l’Afrique à l’Europe
Les origines de l’Église copte orthodoxe d’Égypte remontent à l’époque apostolique, donc au ier siècle. Au début du ive siècle, Ezana, le roi d’Axoum (actuelle Éthiopie), se convertit au christianisme, probablement à la suite de la prédication du Syrien Frumentius, ancien prisonnier du royaume, et mandaté par l’Église copte. Le royaume d’Axoum devient le premier royaume africain chrétien. L’Église orthodoxe éthiopienne naît alors et demeure jusqu’à aujourd’hui. Dès le ve siècle, des commerçants égyptiens font connaître le christianisme au sein des trois royaumes nubiens (actuel sud de l’Égypte et nord du Soudan). Au vie siècle, ces royaumes deviennent chrétiens et le restent pendant près d’un millénaire (Iliffe, 2009, p. 87-88). L’histoire nous confirme donc que l’Afrique n’a pas eu à attendre les Blancs pour accueillir et développer le christianisme sur son continent.
Précisons enfin que, si les Blancs ont bel et bien joué un rôle important dans l’expansion – et non l’introduction – du christianisme sur le continent africain, on passe largement sous silence celui, primordial, des Africains eux-mêmes. Jehu Hanciles, professeur agrégé d’histoire du christianisme, écrit :
En effet, l’histoire du christianisme africain moderne n’a pas commencé par l’entremise des missionnaires blancs mais à l’initiative d’anciens esclaves africains. […] Si les stratagèmes défendus par les abolitionnistes blancs et les stratèges missionnaires comme Henry Venn ont fourni le cadre d’un christianisme africain émergent, les acteurs africains, et particulièrement les anciens esclaves sont restés une force motrice. […] Il est donc clair que l’élément africain (ou noir) a joué un rôle central dans l’établissement du christianisme en Afrique à l’époque moderne.
Des mouvements comme l’éthiopianisme ou le « Back to Africa » – né de l’émergence des mouvements abolitionnistes et de l’importante vague de conversions au christianisme chez les esclaves afro-américains – nourrissent en effet chez les esclaves émancipés un fort élan de migrations et d’évangélisation des populations africaines locales. L’influence occidentale demeure forte, mais en réalité, l’établissement du christianisme dans l’Afrique moderne est largement tributaire de l’activité des mission-
naires africains. Ainsi, la première Église à voir le jour en Afrique tropicale à l’époque moderne n’est pas issue d’une mission européenne, mais se constitue du millier d’Afro-descendants qui migrent en Sierra Leone après avoir connu l’esclavage ou la guerre d’indépendance aux États-Unis (Walls, 1996, p. 86). Vingt ans avant que les premiers missionnaires Européens n’arrivent sur le territoire, l’Église de Sierra Leone possède ses propres prédicateurs et envoie ses propres missionnaires dans le reste de l’Afrique de l’Ouest. Au-delà de la Sierra Leone, la place manque pour évoquer le travail d’évangélisation d’Africains ou d’Afro-descendants comme William Wadé Harris, Sampson Oppong, Joseph Babaloa, Thomas Birch Freeman et bien d’autres.