L’adjoint au maire s’est adossé à son fauteuil et a croisé les mains. Le ton était poli, même sympathique — mais ferme.
« Écoutez, » dit-il, « je comprends votre passion et votre projet. Mais vous devez savoir quelque chose à propos de ce quartier. »
Il pointa les rues, les épiceries fines, les terrasses de café animées. « Ces gens n’ont pas besoin de ce que vous proposez. Ils sont éduqués. Ils ont de bons emplois. Ils ont la sécurité, la stabilité. Franchement, ils ont déjà tout ce dont ils ont besoin. »
Puis il ajouta : « Et pour être honnête, votre église ne sera pas la bienvenue ici. Vous feriez probablement mieux d’aller dans un autre quartier — quelque part où les besoins sont réels et mesurables. »
Je suis resté assis en silence — non pas offensé, mais pensif. En rentrant chez moi, j’ai senti tout le poids de l’intuition de Charles Taylor : les hommes et femmes modernes ne rejettent pas Dieu par hostilité, mais parce qu’ils pensent ne pas avoir besoin de Lui. Cette conversation deviendrait plus tard une clé pour comprendre la pression — et les opportunités — du ministère dans un Occident sécularisé.
Mais que révèle vraiment cette scène ? Que dit-elle de notre époque, de notre manière de concevoir la vie, le besoin, la transcendance ? Pour comprendre cette attitude, il faut se tourner vers l’analyse de Taylor, qui décrit notre époque comme enfermée dans un « cadre immanent », un monde perçu comme autosuffisant et fermé à toute dimension spirituelle. Si la foi semble superflue et la transcendance improbable, comment s’étonner que la religion paraisse inutile à ceux dont la vie semble comblée ? Et pourtant, n’est-ce pas précisément dans ce contexte apparemment autosuffisant que surgissent des tensions intérieures, des « contre-pressions » — ces aspirations spirituelles et intuitions morales que le matérialisme ambiant peine à contenir ?
C’est dans cet environnement paradoxal, mêlant autosatisfaction et soif muette de sens, que l’Église évolue aujourd’hui. Mais comment avancer dans un monde où l’Église glisse lentement vers l’insignifiance culturelle ? Comment remplir une mission lorsque la société ne perçoit même plus le besoin de ce que l’Évangile propose ? Ces questions, loin d’être théoriques, façonnent la réalité quotidienne des communautés chrétiennes. La Déclaration de Lausanne avait anticipé cette dynamique : l’Église n’est plus combattue, mais contournée ; elle n’est plus centrale, mais périphérique. Alors, comment témoigner ? Comment parler d’espérance à ceux qui pensent déjà posséder tout ce qui compte ?
Si les modèles de croissance ecclésiale du passé échouent aujourd’hui, n’est-ce pas parce qu’ils reposaient sur une culture où l’Église bénéficiait encore d’une forme d’évidence sociale ? Mais que faire lorsque cette évidence disparaît ? Stefan Paas suggère que l’Église doit réapprendre à innover non par souci de performance, mais par fidélité missionnaire. Et s’il fallait, plutôt que de reproduire des schémas anciens, imaginer des formes nouvelles, adaptées à un monde où l’Église n’est plus un réflexe social ?
Ces défis pourraient décourager. Pourtant, une autre question se pose : et si ces pressions ouvraient justement des opportunités inédites ? Et si c’était précisément dans la perte de confort que l’Église retrouvait sa raison d’être ? Car derrière l’abondance matérielle, les vies occidentales restent marquées par la solitude, l’anxiété, la honte ou la quête de sens. La sécularisation n’a pas effacé la soif spirituelle : elle l’a simplement rendue plus discrète. N’est-ce pas là une occasion pour l’Évangile de redevenir intelligible, pertinent, nécessaire ?
Face à cela, comment l’Église peut-elle répondre autrement qu’en cultivant une présence crédible, marquée par l’authenticité, l’intégrité et la compassion ? Si l’influence institutionnelle n’est plus à notre portée, n’est-ce pas dans la vie quotidienne, dans les relations ordinaires, dans la manière d’habiter nos milieux professionnels et sociaux, que l’Évangile peut se dire à nouveau ? Et si la créativité — non pas comme effet de mode, mais comme acte de compassion — devenait indispensable pour rejoindre une société qui ne dispose plus des anciens repères religieux ?
Au-delà des défis, la réflexion de Taylor ouvre d’ailleurs une perspective étonnamment optimiste : même dans une société désenchantée, la transcendance continue de se frayer un chemin. Comment expliquer que, malgré l’autosuffisance proclamée, demeurent des questions existentielles auxquelles ni le confort ni la réussite ne répondent pleinement ? L’histoire de l’Église montre que la perte de privilèges a souvent conduit à une clarté nouvelle, que la marginalisation a redonné souffle à la mission, que la pression a ravivé la prière, le courage et l’audace. Peut-être que ce moment de fragilité n’est pas un recul, mais une opportunité. La Déclaration de Lausanne le rappelle : l’Église n’est pas appelée à se protéger du monde, mais à être envoyée dans le monde.
L’adjoint au maire pensait que le confort annulait le besoin spirituel. N’est-il pas évident que le confort ne remplace ni l’espérance, ni la quête d’identité, de sens, ni l’ouverture à la transcendance ? L’Occident séculier n’est pas un terrain stérile : il peut devenir le terreau d’un renouveau discret. Oui, l’Église est sous pression, mais la pression n’est pas mauvaise en soi. Dès lors, la vraie question n’est-elle pas : comment appréhender cette période non comme une menace, mais comme une invitation à rendre l’Évangile visible et lisible, et à la portée de ceux qui nous entourent ?
C’est dans cet esprit que nous abordons la mission à l’Église Sola Gratia. Nous savons que témoigner de l’Évangile dans un environnement sécularisé demande du temps, de la persévérance et une présence incarnée. Que révèle notre vie quotidienne à ceux qui nous entourent ? Dans un monde obsédé par l’immédiat, l’individuel et le tangible, nos existences peuvent-elles devenir un espace où l’Évangile redevient visible et compréhensible ? Nous croyons que oui. Par notre manière d’aimer, de servir et de persévérer, ne pouvons-nous pas raconter une histoire plus authentique, plus profonde, une espérance plus solide que toutes celles offertes par la culture ambiante?
C’est pourquoi nous cherchons à tisser des relations authentiques avec nos voisins et les habitants du quartier. Car comment partager l’Évangile sans confiance, sans amitié, sans véritable présence ? Nous croyons que Dieu veut sauver des âmes dans ce quartier. Nous croyons aussi qu’il continue de transformer nos vies à la ressemblance de Christ alors que nous cherchons à incarner l’Évangile. Et n’est-ce pas finalement notre prière la plus simple et la plus audacieuse : que ceux et celles qui nous entourent voient en nous des vies façonnées par le message de l’Évangile, et soient attirés vers le seul qui puisse leur offrir la vraie vie abondante à laquelle ils aspirent, Christ notre Sauveur et notre Seigneur, à la gloire de Dieu notre Père.


5 Daniel