Il a fallu attendre David pour que les Psaumes deviennent le cœur de la prière.
Loin d’être de simples chants de louange, les Psaumes sont aussi un lieu pour la colère et la détresse. Un ancien pasteur nous explique pourquoi ces prières « dérangeantes » sont essentielles.
Retrouvez la série de chants d’Hymnes21 : Chantons les Psaumes
Transcription
Q : Bonjour, pouvez-vous vous présenter ?
A : Bonjour, je suis un retraité de l’enseignement biblique, et j’ai aussi été pasteur pendant sept ans.
Durant mon ministère pastoral, j’ai eu l’occasion d’apprécier les Psaumes.
Quand nous rendons visite à des personnes affligées ou malades, la lecture des psaumes est infiniment précieuse.
Q : Quelle fonction jouait le livre des Psaumes dans la vie de l’Israël ancien ? Et maintenant, quel rôle peut-il jouer aujourd’hui dans les églises ?
A : Aussi surprenant que ça puisse nous paraître, lorsque le culte de l’ancien Israël a été organisé d’après la Torah de Moïse, il n’y avait pas de musique ou de chant prévu pour le culte. Dans l’histoire d’Israël telle qu’elle est rapportée dans la Bible, il faut attendre l’époque de David pour qu’on institue le chant. David a recruté parmi les lévites chargés de l’organisation du culte des spécialistes de la musique et du chant, et il a lui-même composé des chants pour que cet élément soit intégré.
Ensuite, il est nettement intégré au culte depuis l’époque de David. On le retrouve à d’autres époques dans le récit biblique et même lors du retour d’Exil.
Ce qui est marquant pour nous, c’est la place d’un tel livre dans la Bible. Il y a dans la Bible un recueil qui est un recueil de chants, de chants qui sont des prières. À côté des récits qui occupent la moitié de l’Ancien Testament, à côté de la loi qui a un rôle si important pour structurer la vie du peuple d’Israël, à côté des messages des prophètes qui donnent l’avis de Dieu sur la manière dont son peuple se conduit et qui tracent un avenir, et à côté aussi des livres de sagesse, il y a des livres dans lesquels c’est l’être humain qui s’adresse à Dieu.
C’est un aspect tout à fait remarquable et émouvant de la Bible, que nous recevons comme la parole de Dieu. Et nous trouvons dans cette parole de Dieu toute une collection de chants qui sont adressés par l’être humain à Dieu. Dieu tient à ce que cette réponse de l’être humain à sa parole, à son message, fasse aussi partie de sa parole.
Elle est au cœur de la Bible hébraïque. Et lorsqu’on a rajouté les livres du Nouveau Testament, on n’a pas jugé nécessaire de rajouter un autre recueil de chants. C’est ce recueil de chants qui est resté pour l’Église comme il l’était pour Israël et comme il l’est toujours pour Israël : un livre de prières où s’expriment la foi, la louange et aussi les inquiétudes des croyants.
C’est là la fonction qu’il n’a cessé d’avoir tout au long de l’histoire du peuple d’Israël et tout au long de l’histoire de l’Église dans ses diverses composantes. Aussi bien dans le catholicisme, avec la place qu’occupe le psaume dans la prière des religieux, que dans la Réforme, avec le recueil des psaumes qui a été mis en vers et en musique à cette époque, qui était chanté dans les communautés protestantes. Le livre des Psaumes reste aussi aujourd’hui une source importante pour l’hymnologie, pour les chants des croyants dans toutes les églises.
Q : Comment le psautier est-il structuré et en quoi cela devrait-il informer notre lecture ?
A : Le livre des Psaumes n’a pas une structure thématique où l’on aurait un classement des psaumes comme on le trouve dans certains recueils de chants, où l’on commencerait par des psaumes de louanges, puis des requêtes. Il n’y a pas de classement thématique. On retrouve dans le livre des Psaumes, lorsqu’on le lit, la diversité qui est celle de la vie, avec ses périodes de joie, de reconnaissance, et puis ses périodes d’inquiétude ou même de détresse.
Il y a une très grande… ce qu’on pourrait considérer comme un certain désordre, mais qui est celui de la vie.
Mais quand on observe le livre des Psaumes, on voit aussi qu’il y a une structuration manifeste. On trouve à la fin du livre un ensemble de cinq psaumes, qui sont des psaumes de louanges qui commencent et se terminent par « Alléluia », avec un dernier psaume, le Psaume 150, où l’on note un évident crescendo dans la louange apportée à Dieu. Il y a une volonté de terminer le livre des Psaumes par la louange.
Et puis on a au début du livre les Psaumes 1 et 2, qui constituent une véritable porte d’entrée. Il y a une perspective individuelle pour le Psaume 1 — la perspective du croyant qui ne se laisse pas tenter par la voie de la désobéissance à Dieu, mais qui trouve son plaisir dans la loi du Seigneur — et le Psaume 2, qui proclame la victoire du roi que Dieu a choisi contre les nations qui se soulèvent contre lui.
Ces deux psaumes, au fond, nous disent, si on les résume : (Psaume 1) le juste réussira et (Psaume 2) le roi régnera. C’est entre cette porte d’entrée et ce final triomphant que se situent tous les autres psaumes.
Il y a aussi une certaine structuration visible dans les psaumes qui encadrent les cinq livres des Psaumes. Mais depuis les années 1990, on a développé une étude approfondie de cette question de l’organisation des psaumes et on a découvert des structures qui sont remarquables. Peut-être que parfois on est allé un petit peu trop loin, mais il y a des choses qui sont particulièrement évidentes et que j’ai cherché à mettre en évidence dans mon livre.
Alors, comment classer les différents psaumes ? Concernant l’utilité des psaumes, il est important et même utile d’essayer de les classer.
Il y a un travail important qui a été fait au début du XXe siècle par un auteur allemand, Hermann Gunkel, et cette classification a connu des prolongements avec des modifications, des simplifications ou des complexifications.
Un autre auteur de la fin du XXe siècle, Walter Brueggemann, a cherché à présenter une structuration plus simple et davantage orientée vers la pastorale, vers la façon dont les psaumes nous parlent et structurent notre foi. Il a développé une classification en trois groupes de psaumes :
- Les psaumes d’orientation, dans lesquels le croyant exprime sa reconnaissance et sa louange à Dieu.
- Les psaumes de désorientation, où le psalmiste exprime sa crainte, son angoisse, même parfois ses plaintes adressées à Dieu.
- Les psaumes de réorientation, dans lesquels le croyant est rassuré soit par l’exaucement qui va venir ou qui est venu, soit par les pensées qui lui sont venues et qui répondent aux inquiétudes qui le tenaient.
Dans mon livre, je propose d’abord une distinction assez simple, assez générale, entre ce qu’on peut considérer d’un côté comme les psaumes de louange et de l’autre côté comme les psaumes de requête.
Cela permet de mettre en évidence que le livre des Psaumes, qui est pourtant un livre de chant, n’est pas uniquement orienté vers la louange. Il est à peu près pour moitié partagé entre la louange, la reconnaissance envers Dieu, et la requête adressée à Dieu dans des situations plus ou moins difficiles, parfois la plainte.
Cette répartition entre ces deux formes de la prière et du chant paraît particulièrement importante et utile de nos jours, parce qu’on a surtout puisé dans la louange des Psaumes et on a laissé un peu de côté la requête et la plainte. On a tendance à les laisser de côté, ce qui appauvrit sensiblement la piété des croyants.
Q : Que faire des psaumes dits « imprécatoires » ? D’ailleurs, est-ce convenable de parler de psaume imprécatoire lorsque l’on appelle la vengeance de Dieu sur les ennemis ? Que devons-nous en faire ?
A : C’est inévitable que ces psaumes nous dérangent, parce qu’on y trouve des formules qui peuvent être rudes et choquantes. Mais ces psaumes sont bien là.
Lorsque la commission chargée de déterminer quels étaient les éléments imprécatoires dans le livre des Psaumes — la commission chargée par le Concile de Vatican II de faire cette enquête — elle a constaté qu’il y avait un certain nombre de psaumes qui étaient uniquement imprécatoires, mais qu’on avait des éléments imprécatoires dans beaucoup d’autres psaumes. On pourrait dire qu’à peu près le tiers du livre des Psaumes était affecté par ce phénomène : l’appel à la justice de Dieu, par des psalmistes qui sont malheureux, inquiets, qui ne parviennent pas à obtenir justice.
L’imprécation est au fond le dernier recours de quelqu’un qui ne peut pas obtenir justice, parce que la personne qui lui est opposée est trop forte. Ces paroles d’imprécation sont aussi bien des paroles individuelles, d’un croyant individuel, que d’un peuple qui se trouve dans la détresse extrême.
Ces paroles de détresse extrême, elles nous choquent. Elles sont là, d’une certaine façon, pour nous choquer, parce que nous avons plutôt tendance à ne pas vouloir entendre les cris de ceux qui souffrent.
De nombreux livres et de nombreux articles ont paru ces dernières années sur ce thème. Il a beaucoup intéressé et stimulé les penseurs chrétiens. On en a tiré des conclusions utiles sur l’écoute de la détresse des personnes frappées par l’injustice. Le livre des Psaumes nous oblige à les écouter.
On en a tiré aussi des conclusions intéressantes, mais il y a un point que l’on laisse souvent de côté : c’est la question de savoir si Dieu écoute vraiment [l’appel à] la vengeance et si Dieu lui-même exerce cette justice.
Il y a un auteur du siècle dernier, un penseur bien connu, Dietrich Bonhoeffer, qui a écrit des paroles qui me paraissent fondamentales sur cette question des psaumes d’imprécation : si on ne prend pas au sérieux la vengeance de Dieu contre le mal, on ne peut pas vraiment aimer ses ennemis.
Il y a donc ce lien entre le sérieux des cris d’appel à la justice de Dieu et l’amour qui nous est demandé par notre Seigneur : l’amour pour nos ennemis.
Q : Que nous disent globalement les psaumes sur le roi Messie ?
A : Dès l’entrée du livre, le roi Messie est là ; il doit régner sur toutes les nations. Le livre des Psaumes est fortement influencé par les promesses faites à David que l’on trouve dans le deuxième livre de Samuel.
Dieu a promis à David une descendance et un règne qui n’aurait pas de fin ; qu’il prendrait lui-même en charge ses successeurs pour les punir lorsqu’ils font le mal, mais que sa bienveillance ne s’éloignerait pas de lui.
Ce thème de la promesse faite au roi parcourt tout le livre des Psaumes. On trouve des psaumes d’affirmation comme le Psaume 2 ou le Psaume 110 (que l’on retrouve plutôt vers la fin du livre), et aussi des psaumes de détresse, d’inquiétude profonde, qui est le Psaume 89. C’est ce psaume dans lequel le croyant reprend avec beaucoup de détail les promesses faites à David et les amplifie, et termine en exprimant sa profonde inquiétude, sa profonde déception, son désarroi, en voyant que ses promesses ne se réalisent pas.
Il y a donc tout un parcours de la promesse que l’on peut observer dans le livre des Psaumes. Cette promesse s’est maintenue tout au long de la dynastie de David, avec des rois plus ou moins dignes des promesses qui avaient été faites, et cela s’est terminé par la fin du royaume.
Mais cette espérance s’est maintenue. Et pour les croyants de la Nouvelle Alliance, c’est dans la personne du Christ que se réalisent les promesses qui ont été faites à David. Il est, lui, le roi que le Seigneur a oint, et qui a une royauté universelle. Cette royauté, c’est celle du message de l’Évangile, et c’est aussi l’attente pour les croyants de la venue en gloire du Fils de Dieu.
Q : Comment pouvons-nous prier pour vous ?
A : J’ai encore quelques travaux d’écriture qui sont en route, donc je serai reconnaissant si vous pouvez prier pour que je puisse mener à bien ces travaux. Certains sont presque achevés, d’autres sont encore en route. Votre prière me serait bien utile pour pouvoir réaliser ces travaux.
Et puis, ma prière pour les personnes qui m’écoutent et les personnes qui pourront lire le livre que j’ai écrit, c’est que ce livre des Psaumes puisse servir à les rapprocher toujours plus près de notre Seigneur. Qu’il puisse les guider, inspirer leurs joies, leurs reconnaissances et les aider aussi dans la détresse, parfois le désarroi. Ils trouveront toujours ce compagnon pour les aider, pour les soutenir.
C’est aussi la prière que je souhaite pour moi : que ce livre des Psaumes continue à guider, à inspirer, à réformer ma foi.
Matt Moury est diplômé de la Faculté Libre de Théologie Évangélique de Vaux-sur-Seine. Il a oeuvré pour une organisation étudiante missionnaire, Friends International, en Angleterre. Missionnaire soutenu par une Église anglicane évangélique, Christ Church Cambridge, il est pasteur de l’Église protestante baptiste d’Argenteuil.

