Si le monde arrive à sa fin, pourquoi être consciencieux dans notre travail ?

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L’eschatologie a été un point sensible pour le mouvement « foi & travail [1]».

C’est inévitable parce que nos vies quotidiennes ne sont pas centrées sur l’évangile si notre travail quotidien n’aiguille pas les gens vers le futur retour glorieux de Christ. Nous devons donc connaître quelle est la finalité de notre travail.

Dans la nouvelle allégorique de C. S. Lewis The Pilgrim’s Regress Le Retour du pèlerin), Mr. Savage ricane face aux habitants de Claptrap (qui représentent la société bourgeoise, respectable, issue de la philosophie des Lumières) parce qu’ils passent toute leur vie à travailler et construire, alors qu’ils vont tous mourir à la fin, perdant, de ce fait, tout ce qu’ils auront bâti ou pour quoi ils auront travaillé.

Mr. Virtue objecte : « Mais ils peuvent bâtir pour la postérité ».

« Et pour qui la postérité va-t-elle bâtir ? » ricane Mr. Savage « Ne voient-ils pas que tout va à sa fin ? »

Continuité et la discontinuité

Certains au sein du mouvement « foi & travail» tendent à souligner la continuité eschatologique – l’idée que le retour de Jésus amènera à sa pleine maturité l’œuvre de rédemption qu’il est déjà en train de réaliser. D’autres mettent l’accent sur la discontinuité eschatologique, l’idée que le retour de Jésus amènera l’ancienne ère à sa fin en une catastrophe de jugement destructeur et en de nouveaux commencements.

La continuité et la discontinuité sont toutes deux nécessaires à une saine eschatologie, et donc à une  saine approche de notre travail quotidien. La continuité seule nous introduit dans une captivité professionnelle aux valeurs du monde et au légalisme moralisateur. La discontinuité seule nous place dans un détachement professionnel et même dans un isolement plein de rancœur.

Jusqu’à ce que le Saint-Esprit sanctifie l’église au point que nous ayons tous un équilibre parfait entre ces conceptions, notre meilleure espérance est d’écouter ceux qui ont une tendance à aller dans la direction opposée à celle vers laquelle vont nos propres préférences et d’apprendre d’eux. Personnellement je me sens porté à souligner la discontinuité, aussi il m’incombe de prendre un soin particulier à écouter ceux qui mettent l’accent sur la continuité.

Appelés et consolés

La continuité eschatologique souligne la nécessité de l’excellence dans notre travail, fixant les exigences pour lesquelles nous travaillons. Le travail de la nouvelle ère, qui doit continuer durant l’éternité, doit commencer maintenant. Sinon nous ne vivons pas dans le royaume de Dieu, dont Jésus a dit qu’il arrivait avec sa propre première venue. Nous devons avoir, pour la nouvelle ère un but et une éthique que nous pouvons mettre en pratique, sinon notre travail sera dominé par les finalités et l’éthique de l’ancienne ère tout autour de nous.

Dans le même temps, la discontinuité eschatologique fortifie la consolation et l’espérance quand notre travail est pénible et frustrant. Jusqu’à ce que Jésus revienne et amène l’ancienne ère à sa fin, la mission de la nouvelle ère est limitée dans sa portée. Nous savons que notre foi est une source de consolation profonde pour notre souffrance et notre frustration de chaque jour. Il en est ainsi seulement parce qu’elle contient la promesse d’un monde meilleur, où la souffrance et la frustration seront détruites pour toujours

Polémiques et patients

La continuité eschatologique encourage au combat pour la justice, à porter un témoignage prophétique contre les ténèbres de ce monde, et à exercer une autorité de roi et de reine en la transposant dans notre propre domaine de responsabilité.

Dans notre tâche quotidienne nous sommes engagés sur la ligne de front d’une guerre sainte pour retirer nos sphères de responsabilité au péché et à Satan. C’est pourquoi le premier point de notre liste de choses à faire au travail chaque jour est, comme Dallas Willard le disait, une « douce mais ferme non-coopération avec des choses dont chacun sait qu’elles sont mauvaises. » et cela signifie tension et conflit.

La limite entre le bien et le mal n’est cependant pas toujours ce que « tout le monde connaît. » Nous ne sommes pas toujours d’accord sur ce qui est acceptable. Parfois la chose juste à faire n’est tout simplement pas claire. Et parfois elle est claire, mais le péché est admis d’une manière tellement répandue dans notre culture que la pensée de ceux qui nous entourent est enténébrée même quant à des impératifs moraux évidents.

Dans notre tâche quotidienne nous sommes engagés sur la ligne de front d’une guerre sainte pour revendiquer nos sphères de responsabilité.

La discontinuité eschatologique peut nous aider ici, mettant le doigt sur la nécessité de modérer nos ambitions de voir la justice et la miséricorde satisfaites et d’attendre patiemment le jugement du Seigneur sur la masse de mal qui nous submerge et que nous ne sommes pas autorisés à ôter nous-mêmes ni capables de le faire.

On rencontre là deux dangers. L’un est de devenir complaisant quant au combat pour la justice, permettant au mal de rester impuni, dans les domaines sur lesquels nous avons juridiction, et qui ne sont pas contestés ailleurs. L’autre est d’oublier les limites de notre autorité et de notre capacité à ôter le mal alors que le monde reste déchu et, ce faisant, de dépasser nos limites et de blesser les autres personnes par notre zèle.

La continuité eschatologique nous aide à nous battre chaque jour contre le péché. La discontinuité eschatologique nous aide à attendre patiemment tandis que le mal semble triompher pour un temps.

Assemblés et conciliants

Le mouvement « Foi & travail» met l’accent sur le fait que l’Écriture nous appelle à être serviteurs du bien commun entre l’église et le monde – de bonnes choses qui ne rendent pas seulement service à l’église, mais à tout le monde. De cette manière nous pouvons participer à ce que Dieu est en train de faire dans le monde.

Mais pouvons-nous même avoir un « bien commun » sans un dieu commun ? Oui et non. La faillite du monde à reconnaître Dieu ne change pas ce qui est effectivement bon pour les êtres humains – les choses que Dieu a ordonnées comme bonnes pour nous. Pourtant, si nous attendons de chacun, dans un monde déchu, qu’il soit d’accord sur ce qui est bien et si nous exigeons un tel accord, le résultat sera une guerre culturelle sans fin.

« Mais pouvons-nous même avoir un « bien commun » sans un Dieu commun ? »

Lorsque nous nous souviendrons que le retour de Jésus va renouveler la terre et accomplir le travail de Dieu qui est en cours, nous chercherons à bâtir un consensus moral avec nos voisins, de façon à avancer le travail de Dieu maintenant. La continuité eschatologique met l’accent sur le devoir de nous joindre aux autres pour servir le bien commun, sortir des murs de l’église pour former une communauté civique avec ceux qui croient différemment, dans le service de causes communes.

Et quand nous nous souviendrons que le retour de Jésus va amener une confrontation catastrophique et le jugement sur le monde pécheur, nous accepterons les différences avec grâce. Nous travaillerons à faire face au pluralisme par le compromis, sans exiger une unité sociale que seul le retour de Jésus peut apporter. La discontinuité eschatologique met l’accent sur l’acceptation, les différences et les compromis, nous accommodant, dans un esprit de patience et de grâce, du rejet par le monde du message et de l’œuvre de l’église.

Comme de nombreux aspects de la théologie, l’eschatologie est davantage « les deux/et » que « soit ceci/soit cela ». Avec l’aide du Saint-Esprit, nous pouvons équilibrer notre perspective quant à l’œuvre à accomplir en étant à la fois appelés et consolés, polémiques et patients, assemblés et conciliants.

Note de l’éditeur : Cet article a été adapté d’une série d’articles dans The Green Room.

[1]Le mouvement foi & Travail (Faith & work Chicago) a pour vocation d’équiper l’église à vivre sa foi dans le contexte du travail quotidien pour le bien de la ville à la gloire de Dieu.

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