Théologie biblique du pays promis
Définition
La théologie biblique du pays promis est l’étude, dans la perspective du déroulement progressif de l’histoire du salut, de la façon dont la promesse d’un territoire faite à Abraham se déploie depuis Canaan jusqu’à son accomplissement final dans les nouveaux cieux et la nouvelle terre.
Résumé
Cet essai[1] examine, du point de vue de la théologie biblique évangélique, la question du pays promis et du statut de la Palestine. Il présente d’abord deux positions contrastées, souvent associées aux pôles du spectre « continuité-discontinuité » relatif aux alliances divino-humaines : celle qui identifie le pays à Jésus-Christ (position spiritualisante, plutôt « à gauche » du spectre) et celle qui l’identifie à la Palestine littérale promise à l’Israël ethnique, dont l’accomplissement attend le millénium (position dispensationaliste, plutôt « à droite »). L’auteur défend une position médiane, articulée autour de quatre dynamiques de la pédagogie divine : la tension entre l’alliance abrahamique (inconditionnelle) et l’alliance sinaïtique (conditionnée par l’obéissance à la loi de Moïse), résolue par la promesse d’un cœur circoncis puis par la nouvelle alliance conclue en faveur d’un reste d’Israël et des membres des nations ; la typologie, selon laquelle Canaan n’est qu’une image d’un nouveau cosmos tout entier ; la transparence grandissante de la révélation, culminant dans le relatif manque d’intérêt dont le Nouveau Testament témoigne pour la terre physique ou géographique et dans l’affirmation paulinienne qu’Abraham est « héritier du monde » (Rm 4.13) ; et enfin la transformation de caractère, liée au « cœur qui brûle au-dedans de soi » (cf. Lc 24.32). La conclusion est que le pays promis n’est ni Jésus-Christ seul, ni la Palestine seule, mais le nouveau cosmos à venir, dont Canaan n’était qu’une ombre typologique.
Questions préliminaires
Dans le contexte géopolitique actuel, il serait difficile de ne pas s’intéresser au statut de la partie de notre monde qu’on appelle la Palestine. Je suis conscient que, en abordant cette question, on touche aisément à des cordes sensibles ; peut-être y a-t-il aussi des lecteurs qui voudraient me voir commenter ce qui se passe au Moyen-Orient dans la perspective de la géopolitique, ou en tant qu’historien, sociologue ou professionnel de santé. Mais je suis simple bibliste ! Cela dit, si l’on tranche avec justesse la question du statut de la Palestine du point de vue de la Bible, c’est déjà considérable.
Une deuxième question préalable concerne les différences entre nous qui sommes évangéliques, soumis à l’autorité des Écritures. Pour ce qui est de la question qui nous occupe, on a affaire au rang le plus bas de l’échelle des convictions (de la « hiérarchie des doctrines »)[2]. La question du statut de la Palestine est loin de se trouver au cœur de l’Évangile.
Troisième question préalable : qu’entend-on par « théologie biblique » ? Dans La nouveauté de la nouvelle alliance, je traite brièvement de ce sujet. Je me range nettement dans le courant des fondateurs d’Évangile 21 avec ma définition de base : « la théologie du déroulement de l’histoire du salut telle qu’elle émerge d’une lecture inductive et progressive des livres bibliques effectuée selon leur ordre canonique[3] ». Une définition plus simple et plus lâche pourrait être : « l’Évangile conçu dans la perspective du déroulement de l’histoire du salut ». On a compris que ce n’est pas la même discipline que la théologie systématique (ou la doctrine) qui synthétise les données bibliques sujet par sujet sans exercer le même degré de sensibilité à la chronologie dans la façon d’aborder les Écritures.
Introduction
Afin de planter le décor, on peut se demander comment concilier les textes suivants :
« Le SEIGNEUR dit à Abram, après que Loth se fut séparé de lui : Lève les yeux, je te prie, et regarde, depuis le lieu où tu es, vers le nord, vers le sud, vers l’est et vers l’ouest ; tout le pays que tu vois, je te le donnerai, à toi et à ta descendance, pour toujours. » (Gn 13.14-15)
« Si tu ne veilles pas à mettre en pratique toutes les paroles de cette loi, (…) Le SEIGNEUR te dispersera parmi tous les peuples, d’une extrémité de la terre à l’autre. » (Dt 28.58, 64)
En abordant notre sujet, il serait utile d’avoir en tête un spectre présentant les sept approches qu’on trouve en milieu évangélique à propos des rapports entre les alliances[4]. À l’extrême gauche du spectre se trouve le point de vue qui prône le degré de continuité le plus fort entre la nouvelle alliance et les alliances divino-humaines qui la précèdent dans l’histoire du salut. Il s’agit de la « théologie de l’alliance » ou du presbytérianisme classique. À l’extrême droite du spectre se trouve le point de vue prônant le degré de continuité le plus faible, à savoir le dispensationalisme classique. Entre ces deux pôles, en allant de gauche à droite, figurent la théologie de l’alliance du baptisme réformé, le fédéralisme de 1689, le fédéralisme progressif, la théologie de la nouvelle alliance et le dispensationalisme progressif.
Dans cet article, nous considérerons les perspectives contrastées concernant notre sujet, qui sont souvent associées respectivement à la partie gauche et à la partie droite du spectre. Mais il convient de constater qu’en matière de théologie biblique du pays promis, on s’accorde, d’un bout à l’autre du spectre, sur des éléments importants : le fait de se trouver en Éden au début de la révélation biblique, le fait de passer par une expulsion d’Éden – terre perdue – et le fait de finir dans un nouveau cosmos parfait… Ces convictions importantes ne sont controversées à aucun point du spectre et forment en effet un socle commun pour le débat entre évangéliques. Mais comment articuler une théologie biblique du pays promis entre le début et la fin : là, il y a des désaccords significatifs…
I. Perspectives contrastées
1. Point de vue souvent situé « vers la gauche du spectre »
On peut résumer ainsi ce premier point de vue : le pays promis, c’est Jésus-Christ. Graeme Goldsworthy affirme : « Puisque [le Nouveau Testament] déclare que [Jésus] est l’accomplissement des promesses vétérotestamentaires, il est le nouveau pays[5]. » Ou encore : « …Jésus est en lui-même la nouvelle création[6] ».
Ce n’est pas tout ce qu’il dit. Goldsworthy croit qu’il y aura également une nouvelle création matérielle et que Jésus en est le représentant[7].
Voici les données bibliques les plus importantes destinées à étayer ses propos : Éphésiens 1.10 (toutes choses récapitulées dans le Christ) ; Matthieu 19.28 (l’emploi du terme « régénération ») ; 2 Corinthiens 1.20 (les promesses de Dieu sont « oui » en Christ) ; 2 Corinthiens 5.17 (Goldsworthy déclare en rapport avec ce verset : « nous sommes incorporés en Christ, qui est la nouvelle création »[8]).
Chez d’autres qui se situent dans le même courant, Jean 15 remplit un rôle clé. Considérons l’argument suivant de Gary Burge qui est basé sur le début de Jean 15 :
La métaphore prophétique régulière (la terre désignée par un vignoble, le peuple d’Israël désigné par des vignes) passe dorénavant par un glissement dramatique. Le vignoble de Dieu, à savoir la terre d’Israël, n’a désormais qu’une seule vigne, à savoir Jésus. Les Israélites ne peuvent pas prétendre être plantés comme vignes dans la terre ni enracinés dans le vignoble à moins d’être préalablement greffés en Jésus. Les branches qui tentent de vivre dans la terre, le vignoble, qui refusent de se laisser attacher à Jésus seront jetées dehors et brûlées (15.6). Qu’est-ce que Jésus a fait ? Il a changé à tout jamais le lieu où Dieu habite parmi les hommes et les femmes. C’est Jésus qui est la source et le lieu où l’on s’approprie la vie divine.
Pour le dire en termes plus techniques, Jean traduit la promesse de la terre et du lieu en la réalité de Jésus[9].
S’il m’est permis de réagir brièvement en cet endroit, je me demande si l’on ne va pas trop loin en assimilant la métaphore du vignoble à la terre tout entière. Et de toute façon, la pointe de la métaphore telle que déployée par Jésus, c’est la vigne, non le vignoble. Et la vigne, c’est le peuple (És 5).
Écoutons un autre auteur, Francis Andersen, dont les idées sont essentiellement dans la même veine que celles de Goldsworthy sans les chevaucher totalement :
Les prophètes qui mettent en garde contre la menace d’une déportation hors de la Palestine mettent également en évidence l’espérance d’une rédemption consistant en le retour à la terre promise. Mais dans le Nouveau Testament, cette question est entièrement spiritualisée ; la terre promise est « une meilleure cité céleste » (Hé 11.10, 16), idée qui s’inscrit dans le courant de l’enseignement de Paul selon lequel Sara, en tant que mère de nous tous, est « la Jérusalem d’en haut » (Ga 4.26)[10].
Ou encore, Bruce Waltke parle du « pays en tant que territoire spirituel », de « la redéfinition de l’espace saint qui cesse de faire référence à un territoire géopolitique saint pour faire référence au corps saint du Fils de Dieu incarné et à ceux qui sont baptisés en Christ, ainsi qu’à l’eschaton qui unit de façon particulière le territoire et l’Esprit[11] ».
Pour lui, le Pays (sic) est aussi « transcendentalisé »[12] et « eschatologisé »[13], et donc je ne voudrais pas réduire son point de vue à sa redéfinition du Pays comme étant « christifié », mais il cite avec approbation un auteur[14] qui soutiendrait que les promesses ont été « déterritorialisées » : « L’interprétation paulinienne de la promesse est « a-territoriale » parce que les promesses ont été « personnalisées » et « universalisées » en Christ », estimerait cet auteur approuvé par Waltke.
En réalité, l’auteur ne prône pas cette idée de déterritorialisation mais la réfute[15], tandis que Waltke la soutient.
2. Point de vue souvent situé « vers la droite du spectre »
On peut résumer ainsi ce deuxième point de vue : le pays promis, c’est la Palestine. Il s’agit de ce territoire promis aux Juifs et de la promesse dont la réalisation doit attendre le millénium. Écoutons Gilles Despins, représentant du dispensationalisme classique : « …[L]’alliance du pays [sc. de Canaan] n’implique que le peuple d’Israël. En réalité les nations de la terre seront bénies avec Israël dans le royaume messianique à venir. Cependant, l’alliance du pays n’est promise qu’à Israël, jamais aux nations de la terre, ni à l’Église[16]. » Despins affirme encore : « …[L]a nouvelle alliance fut promise à la maison d’Israël et la maison de Juda, autrement dit à tout le peuple d’Israël, ce qui inclut les douze tribus. Évidemment, seuls les croyants israélites y sont inclus[17]. »
Le fait que le peuple d’Israël a rejeté Jésus en tant que Messie a pourtant cette conséquence : « les bénédictions de la nouvelle alliance pour l’Israël ethnique ont été reportées[18] ». Despins précise que le moment de la réalisation est prévu pour le millénium[19].
Selon les termes d’un autre dispensationaliste classique contemporain, « Dieu rassemblera les Israélites dans la terre promise où ils habiteront ensemble, dans la sécurité, à jamais (Jr 32.41-44 ; Jr 50.4-5 ; És 49.8-13 ; És 54.10, 17 ; Éz 34.28-31 ; Éz 37.24-25)[20]. » « En effet, l’alliance abrahamique reste sans accomplissement à moins que les descendants biologiques d’Abraham (l’Israël national) n’occupent à jamais le pays promis[21]. » Ou selon un autre auteur : « …[L]a promesse de la terre ne laisse pas de place à plusieurs interprétations. Elle a établi des frontières géographiques spécifiques…[22] »
Le point de vue du dispensationalisme progressif comporte des nuances distinctes mais rejoint largement le dispensationalisme classique à ce titre. Je cite Darrell Bock : « [B]ien que le NT ajoute à, ou augmente la promesse originale relative à la terre, le langage du texte original dans l’AT reste valable[23]. » Par ailleurs, « on attend « le royaume consommé selon lequel le roi sera physiquement et visiblement présent » et « l’Israël national, territorial » jouira d’ »un shalom éternel » à côté des nations, à commencer par le millénium[24] ».
Le nouveau sionisme chrétien (je renvoie à l’article de McDermott qui a paru sur le blog d’E21[25]) et le judéo-christianisme présentent des perspectives semblables. Voici ce que déclare le représentant d’un point de vue judéo-chrétien : « Nulle part dans les Écritures le peuple d’Israël n’est considéré béni en dehors de son pays[26]. » De plus, « …Israël en tant que peuple (et, par voie de conséquence, en tant que peuple se trouvant dans son pays divinement promis) reste un point focal de l’attente néotestamentaire. Dieu n’a pas abandonné son peuple ; il l’a enfermé dans la désobéissance afin de faire miséricorde à tous (Rm 11.32)[27]. »
Les arguments bibliques les plus probants en faveur de cette deuxième position s’appuient sur les textes suivants[28] : Genèse 13.15-16 (voir introduction) ; Jérémie 32.41-44 (selon lequel on achètera à nouveau des champs dans le pays ; il y a beaucoup de textes semblables chez les prophètes) ; Luc 21.20-24 (Jérusalem foulée aux pieds « jusqu’à ce que les temps des nations soient accomplis ») ; Actes 1.6-7 (la question du moment où Jésus « [rétablira] le royaume pour Israël »).
Résumé jusqu’ici : nous avons noté deux points de vue sur le pays promis. Le premier, c’est que le pays promis, c’est Jésus – idée qu’on trouve sur la gauche du spectre. Le deuxième, c’est que le pays promis, c’est Canaan, la Palestine – idée qu’on trouve sur la droite du spectre…
Et si l’on se trouvait au milieu du spectre ?
II. Perspective conduite par une sensibilité à la dynamique d’une théologie biblique nuancée (« au milieu du spectre »)
Je voudrais m’exprimer avec humilité en suggérant que c’est au milieu du spectre qu’on tient le plus aisément compte de toutes les informations bibliques et de leur apparition dans le déroulement de l’histoire du salut… Pour une démonstration plus complète, je renvoie à mon livre La nouveauté de la nouvelle alliance.
C’est au milieu du spectre qu’on apprécie le plus le génie de la pédagogie divine, qui se manifeste selon quatre aspects.
Le premier aspect est la tension.
1. Tension
La tension dont il est question est entre deux alliances – l’alliance abrahamique et l’alliance sinaïtique.
Vers le début de la révélation biblique, on dirait – je le reconnais fort bien – que la terre appartient au peuple israélite à tout jamais. N’est-ce pas ce que nous lisons en Genèse 13 ? « L’Éternel dit à Abram, après que Lot se fut séparé de lui : Lève les yeux, et, du lieu où tu es, regarde vers le nord et le midi, vers l’orient et l’occident ; car tout le pays que tu vois, je le donnerai à toi et à ta postérité pour toujours » (v. 14-15).
Le problème, c’est que la suite du Pentateuque ne nous permet pas de concevoir l’alliance abrahamique indépendamment d’une autre alliance, celle du Sinaï, qui est conclue par la suite : cette alliance, elle aussi, est conclue avec les Israélites (Ex 19.3-8 ; 24.1-8). D’ailleurs, cette alliance parle elle aussi de la terre… et nous découvrons que le fait de posséder cette même terre est maintenant conditionné par l’obéissance du peuple (Lv 26 ; Dt 28). Les dispensationalistes (à droite du spectre) sont d’accord sur ce point – plus que les théologiens de l’alliance (à gauche) qui conçoivent généralement l’alliance sinaïtique comme étant une reconduction de l’alliance abrahamique (je dis « généralement » car, je le reconnais, le flottement est considérable).
Comment résoudre cette apparente contradiction (sans sauter prématurément au Nouveau Testament !) ? Idéalement, il faudrait répondre assez longuement à cette question[29]. Il se trouve que l’alliance abrahamique restera valable en cas de rupture de l’alliance du Sinaï :
Je me souviendrai de mon alliance avec Jacob, je me souviendrai de mon alliance avec Isaac et de mon alliance avec Abraham, je me souviendrai du pays. Le pays sera abandonné par eux. Il s’acquittera de ses sabbats pendant qu’il restera dévasté, sans eux ; ils s’acquitteront de leur faute, puisqu’ils ont rejeté mes règles et qu’ils ont eu de l’aversion pour mes prescriptions. Pourtant, lorsqu’ils seront dans le pays de leurs ennemis, je ne les rejetterai pas ; je n’aurai pas d’aversion pour eux au point de les exterminer, de rompre mon alliance avec eux : je suis le seigneur (YHWH), leur Dieu. Je me souviendrai en leur faveur de l’alliance avec les anciens, ceux que j’ai fait sortir d’Égypte, sous les yeux des nations, pour être leur Dieu. Je suis le seigneur (YHWH). (Lv 26.42-45 ; cf. aussi Dt 4.25-31)
C’est Deutéronome 30.1-10 qui nous permet de comprendre que le peuple connaîtra un temps – par-delà l’exil – où il respectera les commandements de Dieu, parce que Dieu circoncira son cœur (v. 6). En fin de compte, c’est Dieu lui-même qui fera en sorte que le commandement de circoncire le cœur[30] soit observé. Quelle grâce !
En bref, la terre appartiendra aux Israélites pourvu qu’ils respectent les stipulations de Dieu, un cas de figure réaliste et possible grâce à la future action de Dieu dans leur cœur.
Ce que nous découvrons dans la suite de la révélation biblique, c’est que ce n’est pas tout Israélite qui aura le cœur circoncis par Dieu…
Jérémie reprend du Deutéronome le langage de la circoncision du cœur (4.4 ; 9.25) et dénonce le non-respect de l’alliance du Sinaï par les Israélites. Il annonce cependant l’établissement d’une nouvelle alliance qui remplacera celle du Sinaï (Jr 31.31-34) tout en étant en continuité avec celle d’Abraham (33.26). À la différence de l’alliance sinaïtique (31.32 ; cf. 3.16 ; 16.5), cette nouvelle alliance sera infrangible et perpétuelle (31.35-37 ; 32.40 ; 33.14-26), et ses partenaires-bénéficiaires auront le cœur transformé (31.33 ; 32.40 ; 33.8).
Qui sont les partenaires-bénéficiaires en question ? De prime abord, on dirait Israël (Jr 31.31), et c’est en effet le cas. Les dispensationalistes classiques insistent là-dessus ! Il ne s’agit pourtant pas de tout Israélite, mais d’un reste (Jr 31.7) ; par ailleurs, des ressortissants des nations recevront eux aussi un cœur nouveau (Jr 3.17).
La définition du peuple de Dieu dans la nouvelle alliance est présentée plus amplement et nettement chez Ésaïe. Cette « alliance perpétuelle » (És 55.3) est conclue avec « tous [ceux] qui ont soif » et qui « [viennent] vers l’eau » (És 55.1), ce qui englobe des Israélites fidèles (54.17) ainsi que des membres des nations (55.4-5) – tous ceux qui bénéficient du pardon abondant de Dieu (55.7)[31]. « L’alliance du Sinaï ayant été rompue à cause de l’infidélité du peuple, YHWH instaure avec lui une nouvelle alliance infrangible[32] » (És 54.9-10).
Je le souligne : dans ce nouveau régime, l’ethnicité juive ne suffit pas. Selon cette prophétie, les peuples des nations seront les objets à la fois de jugement et de salut[33] ; mais il en est de même du peuple d’Israël qui, en bloc, est même mis au rang des païens (És 22[34]). L’avenir heureux (És 14.1-4) appartient à celles et à ceux qui font preuve de repentance et de foi (p. ex., És 28.16 ; 30.15 ; 31.6).
« C’est surtout dans la dernière partie du livre d’Ésaïe que l’on observe clairement la définition du peuple de Dieu. Le critère qui définit le peuple de Dieu n’est pas le simple fait d’être israélite par le sang, mais c’est l’attachement à YHWH pour l’adorer, pour le servir (56.1-8)[35] ». Autrement dit, c’est le refuge en Dieu qui compte (ou, si l’on préfère, la foi : És 57.13 ; cf. 7.9b) ou le fait de se trouver au sein de la ville (És 66.18-24). Dans la nouvelle alliance, l’appartenance au peuple de Dieu dépend de son attitude envers lui.
Nous finissons donc par reconnaître que le peuple partenaire-bénéficiaire dans la nouvelle alliance est le même que le peuple bénéficiaire de l’alliance abrahamique. L’alliance sinaïtique enlève aux Israélites ethniques le bénéfice automatique des promesses abrahamiques, Israël-en-bloc recevant en effet la désignation claire « pas [le] peuple » de Dieu (selon Os 1-3) du fait de sa rupture de l’alliance du Sinaï. Parallèlement, l’une des promesses faites dans le cadre de l’alliance abrahamique était la bénédiction de toutes les nations en (la descendance d’)Abraham (Gn 12.3 ; 17.4-5 ; 18.18 ; 22.18 ; 26.4 ; 28.14).
Si l’on veut revendiquer la terre, l’ethnicité juive n’est pas le critère qui convient – mais la repentance et la foi. « …Celui qui trouve en [Dieu] un abri aura le pays pour patrimoine… » (És 57.13). En effet, la bénédiction de la terre s’applique à un reste israélite ainsi qu’à certains ressortissants des nations.
Mais à quoi ressemble cette terre ?
Nous passons au deuxième élément de la dynamique de la pédagogie divine, à savoir la typologie (même si nous ne laissons pas de côté la tension).
2. Typologie
« Quelles sont les dimensions du territoire ? Il est vrai que, dans un premier temps, même le lecteur attentif des Écritures risque de ne pas le remarquer, mais les dimensions de cette terre varient considérablement dès la Genèse. À coup sûr, Genèse 15.18 précise qu’il est question du territoire depuis le Nil jusqu’à l’Euphrate[36] » (cf. Gn 13) – ou peut-être depuis un oued plus à l’est du Nil (c’est débattu mais pas critique). Mais comment interpréter Genèse 22.17 et 26.3-4 pour ce qui est de l’étendue du territoire ?
En toute rigueur, force est de constater que l’expression « tous ces pays » (au pluriel ; deux fois dans Gn 26) « doit englober au minimum l’Égypte et la terre d’au moins un autre pays ennemi. Le passage comporte en effet un contraste entre “ce pays” (Canaan) et les autres pays (v. 3). Cela dit, les limites géographiques précises de ce qui est promis ne sont pas claires à ce stade[37] ».
L’ambiguïté reste à l’ordre du jour dans les livres qui suivent. Quelle « carte » correspond aux données bibliques ?[38] « La limite septentrionale (au nord) est-elle Dan (cf. Jg 20.1), Lebo-Hamath (cf. Nb 34.8) ou l’Euphrate (Dt 11.24) ? À l’est, la frontière se situe-t-elle au Jourdain (cf. Jos 5.10-12) ou au-delà (Dt 11.24), la conquête de la terre commençant dès que les Israélites traversent l’Arnon en Transjordanie ?[39] »
La révélation biblique est progressive, et ce qu’on découvre chez les prophètes, c’est qu’au final, le territoire qui est envisagé n’est pas moins qu’une terre régénérée, voire un nouveau cosmos tout entier – un nouvel Éden, mais à l’échelle cosmique (És 11.6-9 ; És 35 ; És 65.17ss ; Éz 36.35 ; Éz 48 ; Os 2.23-25 ; Am 9.13-15)[40]. Dans cette nouvelle création, le loup séjournera avec le mouton !
Cette constatation ne revient pas à nier que les Israélites ont occupé une terre dans ce que nous appelons le Moyen-Orient et dont les frontières étaient assez précises ; en revanche, lorsque les promesses de la nouvelle alliance sont présentées, on se rend compte que la relation entre Canaan et la terre prévue selon les termes de la nouvelle alliance s’inscrit dans le cadre de la typologie. Canaan correspond à un type, à une image, à une maquette, à une ombre. Ce que les prophètes envisagent, c’est une récapitulation de l’expérience historique des Israélites, mais à un niveau supérieur, qui gravit un échelon, qui monte de plusieurs crans, qui assume de nouvelles dimensions plus grandioses et glorieuses.
Le pays englobe bien sûr la terre de Canaan : à mon sens, on ne devrait pas « spiritualiser »… Mais il la dépasse et correspond plus directement à ce qui peut être aisément qualifié de « pays ruisselant de lait et de miel », conformément à la promesse abrahamique du départ (Ex 3.8, 17).
Il faut reconnaître que la promesse abrahamique concernant la terre se trouve accomplie à l’époque de Josué sous forme partielle, temporaire, temporelle et typologique dans un premier temps – par opposition à la réalisation plénière, définitive, éternelle et antitypique dans les nouveaux cieux et la nouvelle terre[41].
Nous avons parlé du fait que la révélation est progressive. Il y a de plus en plus de clarté par rapport à ces questions à mesure qu’on avance au fil du canon biblique. Cela m’amène à parler plus directement d’une troisième dimension de la dynamique, à savoir la transparence grandissante.
3. Transparence grandissante
Nous avons déjà considéré cette clarté accrue au travers d’une bonne partie de l’Ancien Testament, mais complétons le tableau en effleurant ce qui se passe durant la période postexilique. Qu’en est-il de la terre à ce stade de l’histoire du salut ? Bien que des retours partiels vers Canaan aient lieu, on ne trouve pas de renouvellement de la terre. En effet, quelle déception ! Il y a même une famine (Né 5) !
Que trouve-t-on dans le Nouveau Testament ? Jésus et Paul (voire le NT en général) témoignent d’un relatif manque d’intérêt pour la terre physique ou géographique de Canaan. C’est frappant, et cela devrait nous garder de la tendance à y accorder un intérêt excessif.
En effet, la terre promise n’est pas Canaan ou la Palestine, mais celle dont Canaan n’était qu’une ombre. Selon l’épître aux Hébreux, il s’agit d’un pays céleste qui deviendra un jour la terre physique glorieuse que nous connaîtrons dans le cosmos nouveau (Hé 4.8-9 [voire Hé 3-4] ; Hé 11.8-16 ; cf. Mt 5.5 ; Rm 8.19-21 ; Ép 6.3)[42].
Est-on vraiment en train de dire que la promesse faite à Abraham concernant la terre était une promesse concernant le monde entier ? Écoutons l’apôtre Paul dans Romains 4.13 : « En effet, ce n’est pas au moyen de la loi que la promesse d’être héritier du monde a été faite à Abraham ou à sa descendance, c’est par la justice de la foi[43]. » Nous ne devrions pas sous-estimer la portée de la promesse abrahamique ! L’un des auteurs, Oren Martin, nous permet de comprendre que nous aurions pu être sensibilisés à cela dès le départ, car le très grand nombre de descendants d’Abraham (comparable aux étoiles du ciel, au sable qui est au bord de la mer et aux grains de poussière[44]) prévu par l’Ancien Testament semble de toute façon nécessiter un plus grand territoire que Canaan[45].
Il reste le dernier aspect de la dynamique : la transformation.
4. Transformation
2 Corinthiens 3 permet de comprendre ce qui est en cause[46] : lorsqu’on saisit le caractère glorieux de la nouvelle alliance en Christ, on est ébahi, transformé d’un degré de gloire à un autre. Il s’agit de l’impact de la théologie biblique. On a affaire à l’expérience de Cléopas et son compagnon sur le chemin d’Emmaüs – le cœur qui brûle au-dedans de soi (Lc 24.32).
Écoutons cette histoire :
Christophe et Charles sont jumeaux et naissent en 1988 à Marseille. Leur oncle et tante n’ont pas d’enfants mais traitent Christophe et Charles comme s’ils étaient leurs propres fils. La tante est une femme d’affaires dont l’entreprise va de succès en succès. Lorsque les jumeaux ont huit ans, l’oncle et la tante leur promettent que, dès leur dix-huitième anniversaire, ils seront invités chez eux pour un dîner somptueux et pour recevoir un cadeau : à leur place à table, une enveloppe chacun les attendra. L’oncle et la tante expliquent qu’à l’intérieur de cette enveloppe se trouveront 1 000 francs : « dix billets de 100 francs pour chacun d’entre vous : c’est promis ». Christophe et Charles parlent souvent de ce cadeau en perspective et discutent de la façon dont ils comptent dépenser cet argent. Le jour J, ils se rendent chez leur oncle et tante, et ils constatent que c’est bien le festin : leur oncle et tante ont engagé des traiteurs marseillais célèbres ! Mais ils ne voient pas d’enveloppe à leur place. Deux jours plus tard, Christophe prend son courage à deux mains et téléphone à leur tante. « Tatie Rose, je peux te poser une question ? Tu te souviens de ta promesse de nous remettre une enveloppe pour notre dix-huitième anniversaire ? » La tante répond : « Mais oui ! Bien sûr ! Charles et toi, vous n’avez pas encore vérifié votre compte en banque en ligne ? » À peine raccroché, les jumeaux accèdent à leur compte en banque et découvrent chacun qu’il a été crédité d’un million d’euros ! Christophe fait grise mine. Il avait été persuadé qu’il allait recevoir dix billets de 100 francs dans une enveloppe. Charles ne tarde pas à donner à son frère quelques leçons de maths – et à lui rappeler que le franc a été remplacé par l’euro…[47]
Si Jésus est le Nouveau Josué qui procure le repos sabbatique du nouveau cosmos (Mt 11.28-30 ; Hé 4.8-9), il n’y a pas lieu de préconiser un retour aux ombres en quelque sorte – un retour vers l’image de la terre promise qu’est Canaan. De même qu’un million d’euros vaut plus que mille francs et que nous nous situons à une époque où les francs ne s’utilisent de toute façon plus, de même les nouveaux cieux et la nouvelle terre valent mieux que la terre de Canaan dont l’intérêt est propre au régime sinaïtique, révolu.
Conclusion
En quoi consiste la terre promise ?
Elle n’est pas Jésus-Christ, même si l’on y accède grâce à lui, en lui.
Elle n’est pas la Palestine, même si elle englobe toute la terre ; Canaan correspond à un type de la terre promise.
Elle est le nouveau cosmos à venir. Il s’agit d’une réalité d’autant plus époustouflante que nous l’apprécions à la lumière de la tension, de la typologie, de la transparence grandissante et de la transformation – bref, à la lumière du dévoilement progressif des Saintes Écritures. C’est avec stupéfaction que nous anticipons, grâce à la théologie biblique, sur notre héritage glorieux.
Notes de pied de page
Lectures complémentaires
- BEALE, Gregory K. « La position de G. K. Beale sur l’universalisation attendue de la promesse d’un pays faite dans l’Ancien Testament », TGC Évangile 21, le 31 janvier 2024, https://evangile21.thegospelcoalition.org/article/la-position-de-g-k-beale-sur-luniversalisation-attendue-de-la-promesse-dun-pays-faite-dans-lancien-testament/?lang=en (consulté le 6 mai 2026).
- BOCK, Darrell L. « La position de Darrell Bock sur le rôle d’Israël dans le pays promis », TGC Évangile 21, le 31 janvier 2024, https://evangile21.thegospelcoalition.org/article/la-position-de-darrell-bock-sur-le-role-disrael-dans-le-pays-promis/ (consulté le 6 mai 2026).
- HELY HUTCHINSON, James La nouveauté de la nouvelle alliance, Comprendre les rapports entre les alliances bibliques, Charols, Excelsis, 2022, 334 p.
- MARTIN, Oren R. Bound for the Promised Land, The Land Promise in God’s Redemptive Plan (New Studies in Biblical Theology 34), Nottingham/Downers Grove, Apollos, 2015, 208 p.
- Id. « The Land Promise Biblically and Theologically Understood », dans Stephen J. WELLUM, Brent E. PARKER, dir., Progressive Covenantalism, Charting a Course Between Dispensational and Covenant Theologies, Nashville [Tennessee], B & H Academic, 2016, p. 255-274.
- McDERMOTT, Gerald R. « La position de Gerald McDermott sur la question : « Pourquoi les promesses d’un pays appartiennent à l’Israël ethnique ? » », TGC Évangile 21, le 31 janvier 2024, https://evangile21.thegospelcoalition.org/article/la-position-de-gerald-mcdermott-sur-la-question-pourquoi-les-promesses-dun-pays-appartiennent-a-lisrael-ethnique/ (consulté le 6 mai 2026).
- NICOLE, Émile « Quel lien entre la terre d’Israël et le peuple d’Israël ? », Construire ensemble 27, 2000, republié dans Croquis de randonnées bibliques, Vaux-sur-Seine, Édifac, 2011, p. 211-214.
- REMPP, Jean-Paul Israël, Peuple, Foi et Terre, Esquisse d’une synthèse, Charols, Excelsis, 2010, 153 p.