Ma chère Lilith,
Je suis ravie d’avoir de tes nouvelles, ma puce ! Je suis très heureuse que tu m’aies écrit. Screwtape, le pauvre, fait de son mieux, mais il ne comprend pas le point de vue féminin. Bien sûr, cela ne l’empêche pas d’agir comme s’il savait tout, bien que je le lui ai répété mille fois. Je suis persuadée que nous nous en sortirons beaucoup mieux si nous gardons cela entre nous, entre nanas.
Je crois comprendre que tu as été chargée de traiter simultanément plusieurs cas complexes. Tu dois être épuisée. Ces secrétaires ridicules du siège n’ont pas la moindre idée de la façon de gérer les attributions de tâches, et je ne comprends pas comment on a pu leur confier l’organisation de quoi que ce soit.
Je t’écris aujourd’hui pour parler du mécontentement. Peu importe le sujet particulier sur lequel porte ce mécontentement. Cherche simplement le moindre recoin de leur âme où tu peux semer les graines du mécontentement, en t’assurant qu’elles prennent racine. Avec certaines femmes, il vaut peut-être mieux semer les graines du mécontentement autour du sujet de leur apparence physique : leur visage, leur poids, leur silhouette.
Si, par hasard, cela ne semble pas fonctionner, tourne-toi vers le sujet des relations. Le mécontentement envers son mari, le mécontentement de ne pas avoir de mari, le mécontentement envers les enfants, le mécontentement de ne pas avoir d’enfants — les graines du mécontentement peuvent pousser dans n’importe quel type de sol, c’est ce qui les rend si efficaces. Ça peut vraiment être n’importe quoi : des occasions manquées, des injustices subies dans le passé, des ambitions déçues. Tout cela constitue d’excellents points de départ.

Wormwood, le jeune démon, a mission d’entrainer sa victime sur la mauvaise pente. Screwtape, le démon expérimenté lui propose une véritable stratégie de sabotage de la foi d’un jeune chrétien grâce aux multiples pièges qu’il lui tend.
La première étape, avec chacune de tes filles, consiste à trouver juste un petit quelque chose qui la rend malheureuse — puis à l’entretenir. L’entretenir signifie que tu dois les garder concentrées sur ce “quelque chose” lui-même, tout en les empêchant de remarquer l’état de leur propre âme. Garde-les focalisées sur les défauts de leur mari (“il ne semble même pas se soucier de mes besoins”) plutôt que sur leur propre cœur. Garde-les “devant le miroir”, si je puis dire.
Evidemment, cela signifie que tu dois les maintenir à distance du Livre de l’Ennemi. Et s’il arrive que tu ne puisses pas complètement les en éloigner, tu peux quand même transformer cela à ton avantage en t’assurant simplement qu’elles concentrent toutes leurs pensées sur le fait que leur mari ne se montre pas à la hauteur des instructions que contient le Livre. Cela peut très bien servir ton objectif.
Et ce n’est absolument pas une mauvaise chose si tu arrives à les pousser à parler de leur mécontentement avec leurs amies — à condition, bien sûr, que ce soit les bonnes amies. Tu veux encourager des amitiés qui nourriront et cajoleront le mécontentement, plutôt que de l’arracher. Même les groupes de prière ou les relations de mentorat sont des endroits parfaits pour que cela se produise, si tu t’y prends correctement.
Une fois que le mécontentement est bien établi et qu’il prospère, le travail devient extrêmement simple. Tu peux orienter le mécontentement dans un nombre infini de directions, et cela ne demande qu’un peu de créativité. Considère le mécontentement comme une petite étincelle. Il suffit de la placer sur un petit tas de copeaux qui n’attend que ça, et très vite, elle se propage.
Disons que tu arrives à rendre l’une de tes filles profondément mécontente de l’état de son mariage. Il te faudra peu d’efforts pour diriger son attention vers d’autres mariages qui paraissent meilleurs que le sien. À partir de là, tu peux facilement attiser cela jusqu’à en faire une jalousie pleinement installée envers une amie ou une sœur. Et si tu ne parviens pas à transformer cela en amitié brisée, alors je m’en lave les mains. Mensonges, médisances, tromperies, refus de pardonner : tout devient très facile à obtenir une fois que le mécontentement est bien enraciné.
Toutefois, l’un de mes domaines de prédilection, c’est l’amertume. Elle est si délicieusement durable, et il est très gratifiant d’observer un sujet se flétrir de plus en plus à cause d’elle. Elle n’a pas bien sûr le caractère spectaculaire de l’adultère, mais c’est souvent bien plus rentable sur le long terme. Si tu joues mal tes cartes et que tu pousses ton sujet vers quelque chose d’évident comme l’adultère, il lui sera alors beaucoup trop facile de se repentir tout d’un coup— et tout travail acharné sera réduit à néant. L’amertume permet d’obtenir les mêmes résultats, mais de manière plus fiable.
Rends-la mécontente, convaincs-la qu’elle ne vaut rien, puis pousse-la vers toutes sortes de tendances autodestructrices. Rends-la esclave de la beauté, en laissant son mécontentement tenir le fouet qui la fait courir. Et si tu peux la pousser vers une profonde obsession pour elle-même et vers l’orgueil, alors tu pourras t’asseoir et être satisfaite de ton œuvre. L’ironie, c’est que ces femmes naïves ne semblent jamais remarquer que, peu importe qu’elles soient obsédées par leur propre beauté ou qu’elles se fassent du mal intentionnellement, c’est exactement la même chose pour nous. Nous gagnons quoi qu’il arrive.
Comme toujours, transmets mon affection à ce vieux fouineur de Screwtape.
Ta tante affectueuse,
Duessa
Traduit depuis : Destroy Her with Discontent

