Pourquoi chantons-nous à l’Église
C’est le moment de la rencontre du dimanche matin. Le président de la réunion se lève, montre de la main le groupe de musique et continue : « C’est le moment d’entrer dans la présence de Dieu et de l’adorer. Chantons ensemble. » Comment réagissez-vous ? Si le président a raison, il faudrait reconnaître que le chant en communauté revêt une importance capitale dans la vie chrétienne. Mais si le président a tort… ? Est-ce que nous sommes sûrs d’avoir bien compris pourquoi nous chantons dans l’Église ?
Il nous incombe donc de passer en revue les textes du Nouveau Testament qui élucident le but du chant en communauté. Nous découvrirons que le chant est à la fois plus important, et moins important que nous le croyons habituellement. Nous serons peut-être frappés d’y découvrir que (dans les mots de Philip Percival) « Paul ne parle jamais du chant dans le contexte de l’adoration : il parle du chant uniquement dans le contexte de la doctrine de l’Église[i]. » Nous devons donc comprendre d’abord le « pourquoi » du rassemblement de l’Église.
1. Pourquoi nous réunissons‐nous en tant qu’Église ?
Nous avons l’habitude de penser que les diverses activités lors d’une réunion ont chacune un but distinct. Nous chantons lors du « temps de louange » dans le but d’adorer Dieu, un prédicateur nous apporte un message dans le but d’exposer la Parole de Dieu, puis nous partageons un temps de communion fraternelle dans le but de nous édifier mutuellement. Mais dans les textes du Nouveau Testament décrivant les rassemblements chrétiens[ii], les buts des activités ne peuvent être considérées indépendamment les uns des autres.
Le chant dans l’Église selon le Nouveau Testament
Nous pouvons déduire que le chant vise aussi ces trois mêmes buts. Mais cette affirmation trouve-t-elle un soutien clair dans le Nouveau Testament ? (Il y a évidemment une grande quantité de références au chant collectif dans l’Ancien Testament mais nous allons nous concentrer sur les textes du Nouveau Testament qui traitent de ce thème.) Il n’y a que six textes qui traitent du chant en communauté mais nos trois buts semblent y être présents. Le chant était parfois utilisé d’une manière spontanée pour adorer Dieu et pour l’encouragement : Jésus et ses disciples ont chanté avant de se rendre à Gethsémané (Mt 26.30), et Paul et Silas ont chanté en prison (Ac 16.25). Dans les deux mentions du chant dans 1 Corinthiens 14 (1 Co 14.15, 26), le contexte montre que le but est l’édification (par un message lié à la Parole de Dieu). Dans le premier cas, le contexte implique que l’adoration est aussi en vue.
Dans notre texte phare, Colossiens 3.16, le premier but (l’exposition de la Parole) saute immédiatement aux yeux. L’exhortation (« Que la parole de Christ habite en vous avec toute sa richesse ») est suivie par trois participes[iv] (« instruisant… avertissant… chantant »). Le chant est donc un moyen d’exposer la Parole pour qu’elle habite en nous dans toute sa richesse. Le troisième but (l’adoration) se voit aussi dans ce morceau de phrase : « chantant pour le Seigneur de tout votre cœur ».
Mais qu’en est-il du deuxième but, celui de l’édification ? Le concept de l’édification s’y trouve certainement (« instruisant et avertissant les uns les autres ») mais est-il relié à l’activité de chanter, ou est-ce une activité distincte ? Le texte n’est pas sans difficultés d’interprétation à cet égard. Dans le grec, il est difficile de savoir si les mots « des psaumes, des hymnes et des cantiques spirituels » sont grammaticalement reliés au participe suivant (« chantant à Dieu avec des psaumes [etc.] ») ou aux participes précédents (« instruisant et avertissant les uns les autres par des psaumes [etc.] »). Nos traductions françaises ne sont pas en accord les unes avec les autres[v]. Le choix n’est pas sans enjeux. Si « psaumes [etc.] » n’appartient pas à « instruisant et avertissant », le chant n’est pas présenté comme un moyen d’édification (mais seulement de l’adoration). « Instruisant et avertissant » serait donc une activité distincte. Par contre, si « psaumes [etc.] » appartient à « instruisant et avertissant », le chant est explicitement mentionné en lien avec et l’édification et l’adoration. Comment trancher ?
La première option semble, au premier regard, plus attirante puisque «psaumes [etc.] » s’attache logiquement à « chantant ». En plus, la deuxième option semble peut-être peu probable parce que le chant serait dans ce cas la seule activité du verset ; peut-on vraiment imaginer que Paul n’aurait mentionné uniquement l’humble chant (et non la prédication, par exemple) en lien avec l’exposition de la Parole ?
Cependant, il y a de bonnes raisons de préférer la deuxième option. Selon cette option, le verset présente un certain équilibre syntaxique (voir schéma 2). Selon la première option, la symétrie est perdue. Bien qu’on ne s’attend pas à ce que toute phrase de Paul soit symétrique, Meyer a raison de déclarer que la symétrie du verset « ne devrait pas être abandonnée sans une raison particulière »[vi].
Schéma 2 : La symétrie du verset selon la deuxième option (traduction littérale)
Nous notons également qu’il est plutôt rare (bien que pas totalement inconnu) qu’un objet au datif (« psaumes [etc.] ») précède le verbe auquel il s’attache (« chantant »), ce qui milite en faveur de la deuxième option. Plus significatif encore, Ralph Brucker remarque que le verbe « chanter » prend toujours le substantif « chant » (ōdē) au cas accusatif[vii]. Mais dans ce verset les substantifs « psaumes, hymnes (ōdē) et cantiques » sont au cas datif. « Chantant » ne peut donc pas prendre « psaumes etc. ». Par contre, un objet au datif serait entièrement approprié avec les verbes « instruire » et « avertir ».
Chantons des chants qui exposent la Parole nous permettent de nous édifier les uns les autres par cette Parole et de répondre à cette Parole par l’adoration.
Mais l’argument massue en faveur de la deuxième option vient en comparant ce verset avec Ephésiens 5.18b‐19. On constate combien les deux passages se ressemblent (voir schéma 3). Notons en passant que le troisième but (l’adoration) est très clair à nouveau dans Ephésiens 5.18b‐19. Le premier but (l’exposition de la Parole) est aussi présent de manière indirecte, puisque « soyez remplis de l’Esprit » joue dans la phrase le rôle équivalent de « que la parole habite » dans Colossiens 3.16 ; c’est‐à‐dire, l’Esprit œuvre en nous lorsque la Parole est exposée. Mais notre constat principal est la présence incontestable du deuxième but (l’édification) dans la formulation « disant-vous des psaumes [etc.] ». Nous pouvons donc certainement conclure que la formulation équivalente dans Colossiens 3.16, « instruisant et avertissant les uns les autres par des psaumes [etc.] », est la bonne traduction. Le chant vise alors sans ambiguïté le but de l’édification.
Schéma 3 : Comparaison des deux versets (traduction littérale)
Nous concluons que le chant en communauté vise à promouvoir les trois buts inter-reliés : des chants qui exposent la Parole nous permettent de nous édifier les uns les autres par cette Parole et de répondre à cette Parole par l’adoration. Le chant n’a donc pas un but distinct (comme le suggérerait l’appellation « temps de louange ») mais s’intègre plutôt dans une réunion où toute activité – prédication[viii], prière, repas du Seigneur, communion fraternelle et chant – constitue un ministère de la Parole visant l’édification et suscitant une réponse à Dieu.
[i] Philip PERCIVAL, Then Sings My Soul, Rediscovering God’s Purposes for Singing in Church, s. l., Matthias Media, 2015, p. 44 ; c’est lui qui souligne.
[ii] Même si beaucoup de ces textes ne traitent pas forcément de la rencontre principale de l’Église locale (équivalente à celle du dimanche matin pour la plupart des Eglises de nos milieux), une lecture attentive peut néanmoins éclairer les buts visés par les activités des chrétiens rassemblés ; ces buts seront vraisemblablement identiques lorsque ces activités figurent lors de la réunion « officielle ».
[iii] Ce schéma s’inspire de celui de Vaughan ROBERTS, True Worship, Milton Keynes, Authentic Media, 2002, p. 63.
[iv] Dans certaines traductions ces verbes se trouvent sous forme d’impératifs, mais il s’agit bien de participes dans le grec.
[v] Pour la première option, voir Français Courant, Parole de Vie, Semeur; pour la deuxième option, voir Colombe, Louis Segond, NBS, NEG, Segond 21.
[vi] Heinrich A. W. MEYER, « Critical and Exegetical Commentary on the New Testament », BibleHub.com, notre trad., [En ligne] http://biblehub.com/commentaries/colossians/3-16.htm (consulté le 19 juin 2019)
[vii] Ralph BRUCKER, « A Sample Article: ᾄδω », The Reception of Septuagint Words in Jewish-Hellenistic and Christian Literature,sous dir. Eberhard BONS, Ralph BRUCKER, Jan JOOSTEN, notre trad., Tübingen, Mohr Siebeck, 2014, p. 13., Ciando.com, [En ligne] http://www2.ciando.com/img/books/extract/3161529545_lp.pdf (consulté le 19 juin 2019).
[viii] La prédication et le chant visent explicitement le même but dans Colossiens, puisqu’ils sont décrits avec les mêmes deux verbes (« instruisant » et « avertissant ») dans Col 1.28 et 3.16. Pourtant, nous reconnaissons que le Nouveau Testament accorde une place primordiale à la prédication.