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Expérimenter un mauvais désir, est-ce un péché ?

Les enjeux de la « concupiscence »

En tant que chrétien, comment dois-je considérer les mauvais désirs qui surgissent en moi ? Le simple fait d’avoir de tels désirs constitue-t-il un péché ? Ou bien s’agit-il de tentations qui se présentent à moi, auxquelles je dois simplement résister ?

La question de la nature du mauvais désir qui est en nous (appelé « concupiscence ») nous touche tous de bien des manières, depuis la soif d’une vaine gloire venant des hommes, jusqu’à la convoitise de ce qui ne nous appartient pas, en passant par la colère injustifiée. Ces dernières décennies, le débat s’est cristallisé autour de la question particulière de l’attirance envers les personnes du même sexe (homosexualité)[1]. Nous désirons aborder ce sujet avec tact et nous sommes attristé  par les souffrances causées par la haine et le rejet, notamment de la part de chrétiens.

Il nous semble que le point de vue suivant est aujourd’hui répandu en milieu évangélique : la concupiscence (y compris l’attirance homosexuelle) ne constitue pas en elle-même un péché, mais une tentation qui échappe à notre contrôle. Notre responsabilité est uniquement défensive : nous devons y résister. Aucune culpabilité ne découle du simple fait d’expérimenter un mauvais désir, mais seulement si nous y cédons (que ce soit en l’alimentant dans nos pensées ou en le  transformant en actes). Par exemple, dans la revue d’une union d’Églises évangélique conservatrice, nous pouvons lire ceci : « La Bible ne condamne pas nécessairement les « tendances » homosexuelles, dont la personne n’est pas maîtresse. Mais elle s’oppose à l’accomplissement de ces tendances en pensée ou en œuvre »[2]. Ou encore : « notre théologie du péché […] nous amènera à distinguer l’orientation homosexuelle de l’acte homosexuel. L’orientation n’est pas un péché. L’acte l’est[3]. »

Cette approche, qui distingue fortement la concupiscence du péché, est attrayante. Mais est-elle soutenue par les données bibliques ? Nous examinerons d’abord le texte biblique qui est le plus souvent cité à l’appui de cette position, puis nous prendrons du recul pour réfléchir du point de vue de la théologie historique et systématique, avant de tirer quelques conclusions pratiques.

L’apport de Jacques 1

12Heureux l’homme qui endure l’épreuve ! En effet, après avoir été éprouvé, celui-là recevra la couronne de la vie qu’il a promise à ceux qui l’aiment.
13Que personne, lorsqu’il est mis à l’épreuve, ne dise : « C’est Dieu qui me met à l’épreuve. »
Car Dieu ne peut être mis à l’épreuve par le mal, et lui-même ne met personne à l’épreuve.
14Mais chacun est mis à l’épreuve par son propre désir, qui l’attire et le séduit. 5Puis le désir, lorsqu’il a conçu, met au monde le péché ; et le péché, parvenu à son terme, fait naître la mort[4].

Ces versets dans l’épître de Jacques constituent le principal argument biblique en faveur d’une distinction forte entre concupiscence (mauvais désir) et péché. En effet, Jacques décrit les trois étapes suivantes :

  1. La tentation (v. 14) : la personne est attirée et séduite par son propre désir (concupiscence).
  2. Le péché (v. 15a) : la personne cède au mauvais désir, ce qui donne naissance au péché.
  3. La mort (v. 15b) : le péché commis a pour conséquence la mort[5].

Il existe donc véritablement une différence entre la concupiscence (l’attrait vers le péché, qui survient sans choix conscient) et le péché commis (qui relève d’une décision). Mais jusqu’où pousser cette distinction ? Existe-t-il une différence qualitative entre le mauvais désir du verset 14 et le péché du verset 15, telle que nous pourrions le représenter dans le schéma ci-dessous ?


Revenons au contexte de notre passage. Jacques a débuté sa lettre en encourageant ses lecteurs à se réjouir face aux « diverses épreuves » (v. 2). Puisqu’il poursuit en précisant qu’il s’agit de l’« épreuve de votre foi » (v. 3), on comprend qu’il s’agit de situations externes difficiles qui pourraient les amener à douter (par exemple que Dieu soit bon). Après avoir abordé différents thèmes, Jacques revient sur la même idée au verset 12, en associant l’épreuve (même terme qu’au v. 2) au bonheur. Mais au verset 13, Jacques semble anticiper une mauvaise interprétation de ses propos : « Puisque les épreuves sont un moyen de ma croissance spirituelle, Dieu n’est-il pas responsable de ce qui m’arrive de mal ? D’ailleurs, Dieu ne serait-il pas non plus à l’origine des autres tentations, des épreuves internes, c’est-à-dire de mes mauvais désirs ? » Ce à quoi Jacques répond : PAS DU TOUT ! Il faut à tout prix nous abstenir d’attribuer à Dieu les mauvais désirs qui sont en nous (v. 13a). Il donne deux raisons de cela : premièrement, Dieu ne peut pas être tenté par le mal, et ne tente (sous-entendu : vers le mal) lui-même personne (v. 13b). Deuxièmement, la source de la tentation, de l’épreuve interne, n’est pas à attribuer à Dieu, mais à nous-même (v. 14-15) !

Voici donc le message central du passage : ne nous trompons pas de responsable : la tentation à commettre un péché n’est aucunement imputable à Dieu, mais pleinement à nous. Loin de nous déresponsabiliser par rapport à notre désir pécheur, Jacques est précisément en train de nous l’attribuer !

Ainsi, il nous semble que Calvin a raison d’observer que le but de Jacques n’est pas de dire à quel moment le péché commence, mais d’où il vient. Jacques montre une gradation continue[6], et non des étapes hermétiques. Ce sont nos propres désirs pécheurs qui donnent lieu à nos actions pécheresses, comme le montre le schéma ci-dessous :

Dans ce verset, Jacques utilise donc le terme de « péché » dans un sens étroit, celui de péché commis en pensée ou en acte. Mais nous cherchons à réfléchir au péché dans le sens large, qui désigne tout ce qui déplait à Dieu et qui nous rend donc coupables. Et dans ce sens-là, le désir envers quelque chose qui ne plaît pas à Dieu mérite bien l’étiquette de « péché ».

Un détour historique et systématique

La question de la nature de la concupiscence est loin d’être nouvelle : elle faisait partie des débats qui opposaient Augustin au pélagianisme[7] à la fin du IVe siècle, puis les réformateurs au catholicisme romain au XVIe siècle. Cela doit nous rendre sensibles au fait que les enjeux sont grands, car cette doctrine du péché a des implications importantes en ce qui concerne la doctrine du salut ! En effet, si la concupiscence ne représentait pas un péché, alors cela permettrait à l’homme de mériter, au moins dans une certaine mesure, son salut par l’obéissance grâce à sa bonne volonté. C’est précisément la doctrine de Pélage et de l’Église catholique romaine.

Au contraire, Augustin et les réformateurs ont maintenu que la concupiscence était bien un péché : la chute d’Adam a entraîné la corruption de l’être humain jusque dans sa nature et ses désirs. La Confession de foi de Westminster affirme clairement :

Cette corruption de nature demeure, pendant leur vie sur terre, en ceux qui sont régénérés (1 Jn 1.8,10 ; Rm 7.14,17,18,23 ; Jc 3.2 ; Pr 20.9 ; Ec 7.20), et, bien qu’elle soit pardonnée et mortifiée par Christ, elle est vraiment, et au sens propre, péché ainsi que tous les mouvements qu’elle entraîne (Rm 7.5,7,8,25 ; Ga 5.17)[8].

Cette conception se retrouve dans la plupart des confessions de foi réformées historiques. Comme le résume Henri Blocher :

Les états et les dispositions permanentes ne sont pas moins « péché » que les actes par lesquels ils se manifestent : au contraire, l’accusation biblique remonte volontiers de l’expression particulière à la tendance constante. […] C’est ainsi que pour l’Écriture l’homme n’est pas seulement l’auteur de péchés, mais qu’il est pécheur[9].

Cela rend impossible toute contribution de l’homme à son salut. Alors, pourquoi la doctrine réformée est-elle remise en question aujourd’hui, y compris dans les milieux attachés à la doctrine biblique du salut par la grâce seule ? Il semble que ce soit lié à notre conception moderne de la liberté. Il est devenu impensable que nous puissions être responsables et coupables pour de choses que nous n’avons pas choisies. Avec ce présupposé concernant notre responsabilité, il devient effectivement difficile d’attribuer l’étiquette de « péché » à des mauvais désirs que nous n’avons pas consciemment choisis – c’est pourtant ce que demande une doctrine biblique cohérente du péché originel et du salut.

Conclusions pratiques et pastorales

Distinguer désir pécheur et péché commis

Notre étude de Jacques 1 nous conduit à reconnaître la distinction entre la tentation interne et notre réaction. Notre responsabilité première réside bien dans le fait de résister à la tentation (cf. Jc 1.12, Rm 6.12, 13.14, Tt 2.12…) : les impératifs bibliques nous incitent à porter nos efforts sur notre réaction plutôt que sur les désirs eux-mêmes. Tout chrétien qui résiste à un désir pécheur est en train d’obéir à Dieu ! Le fait d’éprouver un désir pécheur n’équivaut pas à une désobéissance active. Au contraire, nous devrions célébrer Dieu pour chaque tentation à laquelle il nous permet de résister, et valoriser le renoncement que le combat contre l’attirance homosexuelle implique.

Maintenir le caractère pécheur de nos mauvais désirs

Cet article est extrait du Maillon, retrouvez ici l’ensemble des articles de ce numéro.

Cependant, notre étude de Jacques 1 et des liens avec la théologie systématique nous conduisent à bien qualifier de pécheurs de tels désirs. Notons bien que les commandements bibliques qui nous condamnent incluent les mauvais désirs (Ex 20.17, repris en Mt 5.28 et Rm 7.7). Au début de Colossiens 3, Paul désigne les « mauvais désirs » et la « soif de posséder » comme des péchés, qui suscitaient la colère de Dieu, et qui doivent être mis à mort !

Ceci nous amène à prendre de la distance avec certaines affirmations. Par exemple, Andrew Walker affirme : « Le fait de souffrir d’un cancer, d’une dépression ou d’une dysphorie de genre ne fait pas de vous un pécheur. Mais vous en souffrez parce que le monde est affecté par le péché »[10]. Nous sommes d’accord pour affirmer qu’à cause de la chute, chrétiens comme non-chrétiens font face à des maladies, et de même les deux font aussi face à des désirs pécheurs. Cependant, la comparaison s’arrête là. Bien qu’éprouver des mauvais désirs ne fasse pas de nous un « pécheur péchant activement », nous croyons que cela fait bien de nous un pécheur – contrairement au cas d’un cancer. La maladie est un exemple des « diverses épreuves auxquelles nous pouvons être exposés » et qui sont un « sujet de joie complète » (Jc 1.1) ; la dysphorie de genre ou l’attirance homosexuelle sont des exemples de nos « propres [mauvais] désirs » qui ne peuvent pas être imputés à Dieu (Jc 1.13).

De plus, considérer ces désirs comme pécheurs les place au bénéfice des promesses de l’Évangile. Dieu ne nous offre aucune garantie que nous serons libérés de nos maladies ici-bas ; en revanche, il nous promet que nos péchés sont non seulement pardonnés, mais aussi qu’un changement substantiel est possible dans notre marche terrestre, par l’action du Saint-Esprit en nous ! Il convient ici d’être prudents : d’un côté, nous savons qu’avant le retour du Christ, nous n’atteindrons pas la perfection (ni dans nos actes, ni dans nos désirs). Il est donc possible que certains de nos combats nous poursuivent toute notre vie, et cela même si nous luttons avec les moyens que Dieu nous donne. D’un autre côté, le changement est bien promis, non seulement dans nos actes mais aussi dans notre intelligence (Col 3.12, Ep 4.22-23, Rm 12.2). Il nous paraît donc biblique d’attendre du progrès vis-à-vis de nos désirs, et de travailler à cela, bien que nous ne puissions pas savoir quel en sera le degré ni la rapidité[11].

Notre accès à Dieu reste en permanence dépendant du grand-prêtre qui s’assure continuellement de nous faire bénéficier de son œuvre purificatrice

Enfin, devons-nous nous repentir de nos mauvais désirs ? Pour Sam Allberry, « il n’est pas attendu de nous que nous demandions pardon pour le fait d’être tenté mais seulement pour les péchés commis, quand nous y cédons »[12]. Effectivement, nous ne voulons pas être trop affirmatifs : l’Écriture ne nous commande pas explicitement de nous repentir de nos désirs pécheurs. Cependant, il est clair que Christ est mort pour obtenir le pardon de nos désirs pécheurs. Ceux-ci suffiraient à nous exclure éternellement de la présence du Dieu Saint ! Notre accès à Dieu reste en permanence dépendant du grand-prêtre qui s’assure continuellement de nous faire bénéficier de son œuvre purificatrice (Hé 10). De ce point de vue (et tant que nous sommes au clair sur la différence entre désir pécheur et péché commis), nous ne voyons pas de raison de ne pas demander pardon à Dieu pour ces mauvais désirs. Il nous semble donc que la repentance concerne notre péché, quel qu’il soit.

Ainsi, lorsque nous constatons combien nos désirs restent rebelles à Dieu et lui déplaisent, nous devrions premièrement être attristés – et pourquoi ne pas nous en repentir ? Nous devrions, de plus, être reconnaissants de l’œuvre du Christ qui nous ôte toute condamnation. Nous pouvons aussi nous réjouir de l’assistance divine qui nous a permis d’y résister. Enfin, nous pouvons lui demander avec espoir de conformer progressivement nos désirs aux siens.


1. Nous ne pensons pas que les péchés sexuels soient qualitativement différents des autres, mais nous utiliserons principalement l’exemple de l’attirance homosexuelle puisque c’est autour de ce domaine que le débat se concentre. Mentionnons aussi que le débat concerne aujourd'hui la question de la dysphorie de genre, par exemple.
2. Reynald Kozycki, « Bible et homosexualité », Servir en l’attendant, n° 1, 2008, p. 5. Nous précisons que cela ne représente pas une position officielle de cette union d’Églises sur le sujet.
3. Jonathan Hanley, « Éthique pratique face à l’homosexualité », Servir en l’attendant, n° 1, 2008, p. 13.
4. Nous citons la traduction NBS. Les termes en gras sont des noms, adjectifs ou verbes de la même racine grecque peirazō, et les deux mots en italique sont le même terme grec epithymia.
5. Nous ne traiterons pas les questions soulevées par cette dernière étape dans l’article.
6. Jean CALVIN, Commentaires de Jehan Calvin sur toutes les epistres de l’apostre S. Paul, et aussi sur l’epistre aux Hebrieux : item, sur les epistres canoniques de S. Pierre, S. Jehan, S. Jaques, et S. Jude lesquelles sont aussi appelees catholiques, imprimé par Conrad Badius, s.l, s.n., 1556, p. 110, https://www.e-rara.ch/gep_g/content/structure/282247 (lien consulté le 3 février 2026).
7. Mouvement hérétique qui niait le péché originel et affirmait que les humains étaient capables d’obéir à Dieu et ainsi d’être sauvés par leurs œuvres.
8. Confession de foi de Westminster, 6.5, https://fr.ligonier.org/ressources/croyances-et-confessions/la-confession-de-foi-de-westminster/(consulté le 24/01/2025).
9. Henri Blocher, La doctrine du péché et de la rédemption, Vaux-sur-Seine, Edifac, 20013,  p. 37; c'est Blocher qui souligne.
10. Andrew T. Walker, Dieu et le débat transgenre : que dit vraiment la Bible sur l’identité de genre ?, Marpent, BLF, 2021, p. 83. Cet ouvrage reste excellent à bien d’autres aspects, cf. la recension disponible Bibliodok (https://www.bibliodok.com/recension?x=dieu-et-le-debat-transgenre [lien consulté le 3 février 2026]).
11. Cf. le très solide Report of the Ad Interim Committee on Human Sexuality de la Presbyterian Church in America publié en 2020.
12. Sam Allberry, Is God Anti-Gay?, Epsom, The Good Book Company, 2015rev. et augm., p. 63. Nous traduisons cette citation de l’édition originale révisée, qui est absente dans la traduction française : Sam Allberry, Dieu est-il homophobe ?, trad. par Nathalie Surre, Marpent, BLF, 2017.
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