Les esclavages de l’argent

Il y a quarante ans, en 1976, un sociologue américain publiait Les contradictions culturelles du capitalisme. Son auteur Daniel Bell, identifiait les contradictions au coeur du capitalisme contemporain. Cet ouvrage est devenu un classique et, encore aujourd’hui, peut servir de « grille de lecture » de notre société capitaliste. Ceci est d’autant plus important pour les témoins de Christ. À l’image des prophètes de l’Ancien Testament et de Paul dans ses diverses lettres, nous devons en effet dénoncer tous les empires qui prennent la place du royaume de Dieu. Parmi ces empires, celui de l’argent toujours figure en bonne place.

La contradiction du capitalisme

Qu’écrivait Daniel Bell ?

Tout d’abord, nous trouvons chez Bell un fondement du capitalisme qui rappelle ce que disait le sociologue allemand Max Weber. Au fondement du capitalisme, il y a une éthique du travail. Weber voyait cette éthique comme se nourrissant de la théologie des puritains, un groupe issu de la réforme en Angleterre

. Ces derniers mettaient un accent fort sur la vocation professionnelle comme étant un lieu de vie chrétienne. Pour Weber, les puritains affirmaient que la réalité de la vie chrétienne était démontrée dans l’accomplissement de la vocation professionnelle que Dieu avait donné à chacun. En quelque sorte, la vocation professionnelle était un signe de l’élection divine. Savoir si les thèses de Weber sont tout à fait exactes est encore discuté.

De là cependant provient le lien entre le capitalisme un travail efficace, sérieux, dévoué – presque sacrificiel. Le capitalisme ne pouvait alors naître que dans ce contexte. La caractéristique la plus fondamentale à souligner ici est bien sûr l’efficacité. Cette analyse, Bell ne semble pas la remettre en cause mais construire sur son fondement. C’est là qu’une contradiction apparaît pour Bell. D’un capitalisme fondé sur le sérieux professionnel nous sommes passés à une culture qui met en avant l’assouvissement de désirs personnel. L’hédonisme de nos sociétés occidentales n’est pas une nouvelle observation. Un autre auteur soulignera plus tard notre obsession avec la distraction culturelle dans un ouvrage marquant, Se distraire à en mourir.

Mais comment comprendre qu’une société capitaliste donne naissance à une société hédoniste ? C’est bien là le problème ! Il y a une tension presque inexplicable entre l’exigence d’une main-d'œuvre efficace et responsable et le consumérisme irrésistible et instantanément gratifiant. Il y donc une tension entre l’objectif (le bien-être, le plaisir personnel), et le moyen d’y parvenir (un travail exigeant accompli avec sérieux). Cette tension conduit pour Bell à de nombreux problèmes économiques et culturels.

Cette analyse a bien sûr été critiquée et beaucoup pensent que cette perspective est trop simpliste. Elle expliquerait cependant de nombreuses observations, notamment parmi les nouvelles générations parfois peu conscientes des efforts de production nécessaires à la consommation d’un café latte tout en travaillant sur sa tablette dernier cri.

Un empire qui change de peau

Plusieurs problèmes émergent de cette contradiction. Des problèmes que les disciples du Christ devront prendre en compte dans la proclamation de la bonne nouvelle. Le premier, c’est que l’emprise de l’argent sur les sociétés occidentales est diverse. Nous pouvons même dire que cet « empire » visible tout autour de nous ne cesse de se transformer en adoptant ce que nos contemporains recherchent. Si nous suivons les intuitions de Bell, nous pouvons même voir que les contestations « contre le capitalisme » sont en fait un mouvement vers un nouveau « capitalisme de loisir ». La transformation constante de cette tentation matérialiste et hédoniste se voit à chaque nouveau développement des sociétés occidentales. C’est ainsi que Jacques Ellul disait dès les années 1970 que les relations tendues avec la Chine alors communiste ne se résumaient pas à une opposition communisme – capitalisme. En effet pour Ellul la Chine « communiste » n’était qu’un capitalisme d’État. Mais un capitalisme quand même.

L’empire de l’argent ne se réduit pas aux extrêmes formes du capitalisme. Ce serait trop facile. Et surtout cela limiterait notre apologétique à la dénonciation des débordements d’un capitalisme utilisé pour assouvir le bien-être tant recherché. Il nous faut prendre conscience de la radicalité de cet empire afin de pouvoir proclamer le règne complet de Christ. Un règne complet qui s’est approché de nous, dans tout ce que nous sommes.

Un empire desclavage

Le deuxième problème c’est que nous sommes souvent désarmés face à cet empire dont l’esclavage se fait sentir jusque dans les structures mêmes de toutes les sociétés humaines. Cette emprise impériale prend des formes visibles manifestes (esclavages économiques, pauvreté, etc.) mais aussi des formes moins manifestes. Le bien-être absolu est aussi un esclavage. L’efficacité économique à tout prix est un esclavage. Le désir de l'efficacité et le désir du bien-être sont tous les deux servis par ce que l’Ancien Testament appelle une idole.

L’empire de l’argent présente des contradictions impossible à expliquer d’une manière purement sociologique, économique ou politique. Pourquoi ? Parce qu’un tel empire n’est rien d’autre qu’une idole. Oui, il existe de grandes « contradictions » au capitalisme débridé que nous pouvons voir. Mais ces contradictions ne devraient pas nous étonner. Après tout, quoi de plus contradictoire que cela : l’être humain créé pour être en communion avec Dieu cherche à s’accomplir par l’argent. Créés spirituels et matériels, nous rejetons une partie de ce que nous sommes.


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