Les débats autour de la relation entre Loi et Évangile

Dans trois mois le séminaire de Évangile 21 se tiendra à Genève. Plus de 600 personnes sont déjà inscrites pour l'événement et nous anticipons un temps riche en enseignement, discussion et communion fraternelle.

Cet article de Matthieu Sanders est un avant-goût de l’atelier “Les débats autour de la relation entre la Loi et l’Évangile”. Si vous n'êtes pas encore inscrit, nous espérons que cet article vous mettra l'eau à la bouche !


Il y a presque deux décennies, un ami chrétien et moi-même essayions de comprendre, du haut de nos dix-huit ans, quelle pertinence « la Loi » pouvait bien avoir pour nous qui étions chrétiens. « L’apôtre Paul semble dire que nous ne sommes plus sous la Loi », avançai-je avec quelque hésitation, à la lumière de textes comme Romains 6.14 ou Galates 4.5. « Pourtant, Dieu nous demande encore de lui obéir », contesta mon ami, qui pouvait également se prévaloir de bien des textes. « Nous sommes bien sous sa Loi ! »

Presque vingt ans plus tard, après une formation théologique et plusieurs années de ministère pastoral , la question me paraît toujours aussi complexe qu’à l’époque ! Essayons d’y voir un peu plus clair.

Quelle est la vraie question ?

La question que l’on pose généralement à propos du rapport Loi / Évangile est celle-ci : dans quelle mesure le chrétien, croyant de la Nouvelle Alliance, est-il tenu d’obéir à la Loi que Dieu révèle dans l’Ancien Testament ? Parfois, toutefois, cette question est élargie : dans quelle mesure le chrétien, sauvé par la grâce au moyen de la foi, est-il soumis à des impératifs divins ? Le glissement de la première question vers la deuxième est l’un des éléments qui rendent ce débat parfois si complexe. 

Les données bibliques

Pour poser brièvement les fondements bibliques du débat, nous choisirons de nous tourner pour l’essentiel vers l’évangile de Matthieu d’une part et les épîtres de Paul d’autre part.

1. Jésus et la Loi

Jésus lui-même évoque la question de sa venue en rapport avec ce qu’il appelle « la Loi », dans une célèbre section du Sermon sur la Montagne :

Ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes; je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir. En effet, je vous le dis en vérité, tant que le ciel et la terre n’auront pas disparu, pas une seule lettre ni un seul trait de lettre ne disparaîtra de la loi avant que tout ne soit arrivé.  (Mt 5.17-18)

La Loi que Jésus évoque ici est indiscutablement, dans le contexte, la Loi de Moïse.  Or, Jésus semble affirmer la permanence de cette Loi et met sévèrement en garde, un peu plus loin, ceux qui « violeraient même l’un des plus petits commandements » (5.19) ! 

Pourtant, on constate par ailleurs que Jésus remet régulièrement en question la mise en application de la Loi. Un peu plus loin dans ce même discours, par exemple, il s’exprime en termes très forts contre la répudiation, pourtant explicitement permise dans la Loi de Moïse (v. 31-32 ; cf. Deutéronome 24.1). Il remet en question la notion de pureté rituelle (Matthieu14.10-11, entre autres). Et Jésus va jusqu’à se déclarer « maître du Sabbat », ayant l’autorité d’en modifier la pratique (Matthieu 12.8).

On fait donc face à un paradoxe apparent : pour Jésus, la Loi a une valeur permanente, mais il remet régulièrement et parfois radicalement en question son application concrète.

2. Paul et la Loi

On retrouve chez Paul la même « tension » apparente que chez Jésus. 

Ainsi, l’apôtre peut s’exclamer : « Cela signifie-t-il donc que, par l’intermédiaire de la foi, nous annulions la loi ? Certainement pas ! Au contraire, nous confirmons la loi. »  (Romains 3.31)  Il affirme par ailleurs que « la Loi est bonne, pourvu qu’on en fasse un usage légitime. » (1 Timothée 1.8) 

Mais dans plusieurs autres textes, Paul exprime avec force une rupture dans le rapport du disciple de Jésus-Christ à la Loi. Nous n’en citerons que deux:

Avant que la foi vienne, nous étions prisonniers sous la garde de la loi en vue de la foi qui devait être révélée. Ainsi la loi a été le guide chargé de nous conduire à Christ afin que nous soyons déclarés justes sur la base de la foi. Depuis que la foi est venue, nous ne sommes plus soumis à ce guide. (Galates 3.23-25)

Mais maintenant nous avons été libérés de la loi, car nous sommes morts à ce qui nous retenait prisonniers, de sorte que nous servons sous le régime nouveau de l’Esprit et non sous le régime périmé de la Loi écrite. (Romains 7.6)

Face à cette tension apparente, les docteurs de l’Église se sont positionnés diversement au fil de l’Histoire. Deux positions, encore très influentes aujourd’hui, ont émergé à ce sujet à la Réforme : l’approche luthérienne et réformée. 

Les approches luthérienne et réformée

Martin Luther estimait que toute la Bible était caractérisée par une tension entre la Loi avec ses impératifs (« fais ! ») et l’Évangile avec ses indicatifs (« c’est fait ! »). Selon lui, la Loi permet au pécheur de prendre conscience de son état et de trouver refuge dans la grâce de Dieu. Elle est utile pour le chrétien au sens où elle lui révèle les exigences de Dieu et le garde conscient de son besoin de s’appuyer à tout moment sur la grâce. Pour Luther, « toute la raison d’être et la valeur de la Loi sont dans le fait qu’elle fournit la connaissance, et la connaissance de rien d’autre que du péché, mais non dans le fait de montrer ou de conférer une puissance. » 

C’est ici que la tradition réformée diverge. Les héritiers de Calvin distinguent les aspects cérémoniels et civils de la Loi de Moïse, révolus depuis la venue du Christ, et ses aspects moraux, notamment exprimés dans le Décalogue, qui restent éternellement en vigueur. Á l’idée d’une opposition entre Loi et Évangile, Calvin préférait l’idée d’une continuité, estimant que si la Loi est incapable de justifier l’homme pécheur (à ce sujet, tous sont d’accord !), en revanche elle est pour le croyant régénéré un instrument de sanctification qui lui enseigne à vivre de manière juste et témoigne précisément de la vérité de l’Évangile. 

Une option intéressante

Ce serait une folie de prétendre trancher ce débat en quelques lignes. Je me contenterai d’évoquer une variante qui me semble bien rendre compte de l’ensemble des données bibliques. Il s’agit de la position que Douglas Moo, entre autres, présente (et défend) comme « approche luthérienne modifiée ». Celle-ci insiste sur le changement de régime apporté par Jésus-Christ qui, en sa personne et par son œuvre, a pleinement accompli la Loi, au sens où il en a révélé toute la portée et satisfait toutes les exigences. 

Là où les luthériens traditionnels insistent sur une tension Loi/Grâce parcourant toute la Bible, cette approche préfère souligner le contraste entre l’ancienne et la nouvelle alliance. La Loi avait pour but Jésus-Christ (Romains 10.4). En l’accomplissant pleinement par sa venue et son œuvre, il en a confirmé la pleine vérité et la permanence en tant que Parole de Dieu (d’où Matthieu 5.17) mais a également mis fin à son régime. Le chrétien n’est plus soumis à la Loi de Moïse en tant que telle, même dans ses commandements moraux  (la division tripartite défendue par les réformés étant contestable et non clairement attestée par l’Écriture). Toutefois, parce que Dieu ne change pas, ses exigences morales ne changent pas non plus ! Et elles sont parfaitement récapitulées et enseignées par Jésus. 

Ainsi, pour donner un exemple, le chrétien s’interdit de commettre l’adultère non parce qu’il est directement soumis au septième commandement des tables de la Loi, mais parce que Jésus lui-même confirme (et amplifie !) l’interdiction de l’adultère (Matthieu 5.27-28). La Loi de Moïse est aujourd’hui encore Parole de Dieu pour le chrétien parce qu’elle révèle la personne et le dévoilement du plan de Dieu. En ce sens, elle est pour nous un « témoin prophétique » de Jésus-Christ. Mais elle n’est plus un régime légal auquel nous sommes soumis ! 

Ceci ne remet aucunement en cause que Dieu est Dieu et que nous sommes soumis à son autorité. Si nous avons été libérés du joug que faisait porter sur les pécheurs le code écrit de la Loi de Moïse, ce n’est pas pour vivre sans autorité, mais bien au contraire sous celle, à la fois exigeante et pleine d’amour, du Dieu qui s’est révélé à nous en Jésus-Christ et qui nous dirige par Son Esprit.


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