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Note de l'éditeur : 

Cet article a été publié en 1971

Trois cent quarante-trois femmes, dont plusieurs « intellectuelles » notoires, ont publié récemment dans l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur un appel en faveur de l’avortement libre et gratuit. Elles y déclarent avoir elles-mêmes avorté.

Comme l’a écrit le quotidien Le Monde (du 6 avril 1971) : « La controverse ouverte depuis plusieurs mois à la suite du dépôt d’une proposition de loi d’un député U.D.R., le docteur Peyret, qui envisageait un certain assouplissement, sous diverses conditions, des textes règlementant l’avortement légal, connaît, avec cette publication, un spectaculaire rebondissement ».

La dite controverse nous a valu, entre autres :

— une note doctrinale de la commission épiscopale (catholique-romaine et française) de la famille, et

— une prise de position de la Fédération protestante de France.

On peut et on doit s’étonner qu’une position soit prise en telle matière par la Fédération protestante avant toute consultation régulière des Églises-membres par le moyen de leurs synodes. Nous avons là une nouvelle preuve, s’il en était besoin, du dirigisme inadmissible, en morale comme en politique ou en théologie, des « autorités » de la Fédération protestante de France.

La « prise de position » de la F.P.F. met en avant les « appréciations humaines », la « prise de conscience collective », une « meilleure législation sociale », la « rapidité des découvertes scientifiques », la « nature des réactions culturelles», bref beaucoup de choses que nous avons certes à connaître et à considérer et qui ont, à leur place, à leur rang, plus ou moins d’importance, mais qui n’ont rien de normatif. En éthique, comme en politique, comme en théologie, comme en toute réflexion normale (et « normée ») pour le chrétien, la norme indispensable et souveraine est, et doit rester, la Parole de Dieu, c’est-à-dire l’Écriture Sainte.

I- Qu’est-ce que l’avortement ?

L’avortement consiste en l’expulsion de l’embryon ou du fœtus hors de l’uterus maternel, ce qui le fait mourir. II peut être soit naturel (fausse-couche), soit artificiel.

La responsabilité humaine est engagée aussi bien dans le premier cas, si la fausse-couche est recherchée ou provoquée, que dans le second.

Les moyens de l’avortement peuvent être externes ou internes.

Les motifs invoqués pour «justifier» l’avortement sont divers et peuvent être qualifiés de :

  • thérapeutique, s’il s’agit de sauver la vie de la mère,
  • psychiatrique, s’il s’agit d’éviter le développement d’une psychose profonde chez la mère,
  • psychologique, s’il s’agit de préserver l’équilibre psychique de la mère,
  • social, s’il s’agit d’éviter l’accroissement de la famille,
  • personnel, si un parent ne veut pas de l’enfant,
  • eugénique, s’il s’agit de prévenir la naissance d’enfants tarés ou débiles,
  • moral, dans les cas de viol ou d’inceste.

Plusieurs de ces motifs peuvent être conjugués. Selon les législations des Etats, l’établissement de la frontière entre l’avortement licite et l’avortement illicite est variable.

Alors qu’à un extrême, certaines législations posent le principe de la liberté de décision et qu’à l’autre extrême telle législation interdit l’avortement sans aucune exception, la plupart des législations distinguent entre des avortements permis et des avortements interdits.

En France (régie en la matière par l’article 317 du Code pénal et le décret-loi du 29 juillet 1939), seul l’avortement thérapeutique est licite dans des conditions nettement déterminées.

L’avortement provoqué (celui qui n’est ni accidentel, ni thérapeutique ou médical) donne souvent lieu à des complications et a des séquelles posant de graves problèmes tant médicaux que moraux.

II- « Empêcherais-je d’enfanter ? dit Dieu »

« Empêcherais-je d’enfanter ? dit Dieu »

Dans un monde imprègné du paganisme gréco-romain, et où l’avortement était une pratique généralement admise (Platon et Aristote l’avaient légitimé en certains cas), les chrétiens des premiers siècles, appuyés sur l’Écriture (cf. le 4e commandement : «Tu ne commettras pas de meurtre» et Exode 21:22, 23), considéraient et enseignaient que l’avortement volontaire est un meurtre (cf. Didaché II, 2 ; Constitution Apostolique VII, 3 ; Tertullien : Apol. 9 ; Minucius Felix, Oct. XXX ; Basile : Epît. CLXXXVIII, 2 et 8 ; Jérôme : Épît. aux Romains XXIV, 4 ; Augustin : De Nupt. et Concup. I, 15 ; Concile d’Ancyre XXI, etc.)

Pour les Pères et les Docteurs de l’Église ancienne, la vie humaine de l’embryon existait dès la conception et le rapport sexuel conjugal était considéré comme « saint».

Ce point de vue de l’Église ancienne est rigoureusement celui de l’Écriture. Écoutons-la :

« Ouvrirais-je le sein maternel pour ne pas laisser enfanter ? [dit le Seigneur; moi qui fais naître empêcherais-je d’enfanter ? dit [ton Dieu (Ésaïe 66:9).

Jean est «rempli de l’Esprit Saint dès le sein de sa mère» (Luc 1:15).

Marie est «la mère du Seigneur” dès la conception virginale (Luc 1:43).

Le « dessein d’élection de Dieu » est à l’œuvre « quoique les enfants ne soient pas encore nés et qu’ils n’aient fait ni bien ni mal » (Romains 9:11).

Le Seigneur fait et forme « dès la matrice» (Ésaïe 44:2 et 46:3).

Job demande : «Pourquoi ne suis-je pas mort dès la matrice ? » (3:11).

II apparait clairement, à partir de ces affirmations scripturaires (et plusieurs autres pourraient être citées) que l’embryon est une vie humaine en son commencement et qu’il doit être estimé et respecté comme tel. C’est d’abord au Seigneur — avec Son droit souverain et imprescriptible de vie et de mort — que cette vie humaine appartient.

Écoutons encore le Psaume 139 :

«Tu m’as tissé dans le ventre de ma mère. Je te célèbrerai de ce que j’ai été fait d’une étrange et admirable manière. Tes œuvres sont merveilleuses et mon âme le sait très bien.

Mes os ne t’ont pas été cachés lorsque j’ai été fait dans le secret, façonné comme une broderie dans les lieux bas de la terre.

Tes yeux ont vu mon être informe et dans ton livre (mes membres) étaient tous écrits ; de jour en jour ils se formaient lorsqu’il n’y en avait (encore) aucun » (15-16).

Dietrich Bonhoeffer, dans son Éthique, est dans la droite ligne de l’Écriture Parole de Dieu, lorsqu’il affirme :

« Tuer l’embryon dans le sein de sa mère signifie violer le droit que Dieu accorde à la vie en gestation. La discussion de savoir s’il s’agit déjà d’un être humain ne fait que camoufler ce simple fait: Dieu a voulu créer un homme qu’on a intentionnellement empêché de naître. Ce n’est rien d’autre qu’un assassinat »,

et encore :

« Si l’enfant tient de Dieu le droit de vivre et s’il est déjà viable, le tuer intentionnellement face à la mort naturelle hypothétique de la mère est un acte extrêmement douteux. La vie de la mère est entre les mains de Dieu, la vie de l’enfant est anéantie arbitrairement. II paraît impossible de décider humainement laquelle des deux existences est la plus précieuse » (p. 141 de la traduction française).

Ill- L’avortement, le meurtre d’un innocent 

L’offensive actuelle en faveur de l’avortement libre et gratuit fait partie du grand mouvement de retour au paganisme, prétendument « humaniste », dont nous sommes les contemporains. Les hommes entendent décider « du bien et du mal » sans plus avoir égard à la Parole de Dieu qui veut les éclairer, les sauver et les réintroduire en leur honneur et en leur bonheur d’« hommes de Dieu », d’hommes-images de Dieu.

Sur ce point de l’avortement, comme sur d’autres, il est demandé, réclamé, que les législations des divers États autorisent et préconisent un retour en arrière, une régression, vers une situation païenne pire encore que celle du paganisme préchrétien. De même que la multiplication des adultères ne peut en rien justifier l’abandon du principe du mariage monogamique, les statistiques (au reste contestables) concernant les avortements clandestins ne peuvent en rien justifier le « foeticide » légitimé et légalisé.

L’avortement, c’est le meurtre d’un innocent.

La question de l’avortement étant, au premier chef, une question spirituelle et éthique, il est proprement effarant que des théologiens « chrétiens » et des organismes d’Églises perdent toute sensibilité biblique au point d’apporter leur appui et leur concours à l’offensive présente en faveur de l’avortement.

II ne s’agit certes pas de juger pharisaïquement des personnes, et, comme l’écrit Bonhoeffer (id.), «lorsque cet acte de désespoir (l’avortement) procède d’une extrême solitude et d’une misère humaine ou sociale, la faute en incombe plutôt à la communauté qu’à l’individu » ; mais il n’empêche que l’avortement doit être défini comme une occisio innocentis, comme le meurtre d’un innocent, et que l’Église et les chrétiens se doivent, et doivent au Seigneur Créateur et Sauveur, de le déclarer tel. Le combat chrétien, quant à la réforme des législations, doit contribuer non pas à légaliser l’avortement mais à prévenir, autant que faire se peut, les conditions sociales et morales qui peuvent y pousser les individus.

IV- Un cas-limite : quand deux vies sont en jeu

En fait, dans la plupart des cas, l’avortement est devenu un des moyens — et le pire — du « contrôle des naissances ». Les cas où sont invoqués les motifs thérapeutique, psychiatrique et eugénique sont extrêmement rares.

Dans sa Dogmatique (volume 16 de la traduction française, pp. 101 et ss.), Karl Barth souligne que « celui qui détruit une vie en germe tue un être humain ; il ose, chose monstrueuse, disposer de la vie et de la mort d’autrui, prendre une vie qui, pas plus que la sienne, ne lui appartient, mais dont Dieu est le maître puisqu’Il l’a donnée ».

Cependant il considère un cas-limite (« en l’envisageant », écrit-il, « nous n’ouvrons pas une porte de derrière par où le crime, qui s’installe si aisément dans ce domaine, pourrait se réintroduire »), celui où « deux vies sont en jeu : celle de l’enfant à naître et celle de la mère » (p. 108).

Dans ce cas-limite, selon Barth, la suppression de la vie de l’enfant peut être permise et prescrite après une réflexion scrupuleuse « devant Dieu et dans la responsabilité envers Lui », et « dans l’assurance que Dieu daignera pardonner tout ce qui pourrait relever ici humainement de l’ordre du péché ».

A mon sens, c’est là une terrible décision pour tous ceux qu’elle concerne. II est providentiel qu’un tel cas-limite devienne, en suite des progrès de la médecine, de plus en plus théorique. Sans pouvoir juger ceux qui ont cru ou croient pouvoir se résoudre à prendre une telle décision, je serai, sur ce point du cas-limite, plus réservé encore que Barth.

V- Vers l’eugénisme

Si un point d’interrogation subsiste devant le motif thérapeutique de l’interruption volontaire de la grossesse, je pense qu’il n’en est pas de même devant les motifs psychiatrique et eugénique.

Certains psychiatres eux-mêmes rejettent la validité du motif psychiatrique. Un tel motif est plus souvent allégué que fondé. Et même quand il parait fondé, il ne peut l’être indubitablement. Le « remède » peut se révéler pire que le « mal », et provoquer plus que lui le développement d’une grave psychose.

Quant au motif eugénique, il fait intervenir un tel élément de probabilité (ou d’improbabilité) qu’il m’apparaît inadmissible pour des chrétiens. Combien de parents Chrétiens, portant leur croix, peuvent témoigner que des enfants handicapés ont apporté à leurs vies de vraies et profondes bénédictions ! Combien d’enfants handicapés, combien de débiles, même profonds, ont vécu et vivent une existence baignée et éclairée par la lumière de Dieu !

Pour justifier l’avortement eugénique, la « prise de position » de la Fédération protestante de France évoque des vies « menacées dans leur propre viabilité future ». Mais n’y a-t-il pas un abîme entre ce que l’homme naturel déclare « viable » et ce que nous découvrons « viable » à la lumière de la Parole de Dieu ? L’homme sain (à nos yeux) et pécheur obstiné (aux yeux de Dieu) est-il plus « viable » qu’un être handicapé ou débile régénèré par l’Esprit Saint ?

Les Cahiers Laënnec, organe de l’aumônerie d’étudiants en médecine confiée à des « pères » jésuites, dans le numéro de mars 1971, affirment qu’un enfant conçu « ne sera jamais pleinement homme s’il doit naître un jour affligé d’infirmités effroyables ». M. Robert Vouin, auteur de l’article, a-t-il mesuré qu’il rejette ainsi, dans les ténèbres extérieures à l’humanité, des êtres actuellement vivants, affligés de telles infirmités ? En dehors de Jésus-Christ y a-t-il jamais eu un homme « pleinement homme» ? Sous quelle norme et au nom de quoi des hommes peuvent-ils définir qui est « homme » et qui ne l’est pas ? Ce que Hitler et le nazisme ont osé définir au nom du racisme aryen, devrions-nous le définir au nom d’un nouveau racisme à prétentions humanistes ? Et, comme l’a récemment écrit Carl F. H. Henry dans The Christian Reformed Outlook (avril 1971) « si nous sommes libres de détruire la vie humaine et de nier sa dignité à telle étape, pourquoi pas à telle autre ? » Ne peut-on pas passer du foeticide eugénique à l’infanticide eugénique et à l’homicide eugénique ?

Ceux qui connaissent les Asiles John Bost, ce lieu saint à la fois effroyable et admirable, ceux qui ont eu à aimer, à servir, et à conduire vers Dieu de misérables créatures handicapées et débiles, loin de rejeter hors de l’humanité des êtres appelés par le Seigneur à Son festin d’amour et de joie éternels, ne peuvent aucunement faire leurs les motifs eugéniques qui, aux yeux de certains, justifieraient l’avortement.

VI- Comme notre âme, notre corps appartient à Dieu

Comme notre âme, notre corps appartient à Dieu.

En fait, seule une prise de position ferme contre toute justification de l’avortement est bénéfique pour l’homme et pour le respect de la vie humaine.

Bénéfique pour les individus. L’adage de Blumhardt : « Vous appartenez à Dieu, vous les hommes ! » doit être maintenu, sans pharisaïsme et sans faiblesse, en toutes circonstances. La loi de Dieu, si terrible quand elle juge notre péché, nous introduit et nous fait avancer, quand nous la recevons et l’acceptons, en Jésus-Christ, dans la repentance et la foi auxquelles nous sommes tous appelés, sur une route de reconnaissance et de vie (cf. le Psaume 119). Selon l’Écriture Sainte, notre corps appartient, comme notre âme, à Dieu et non pas à nous-mêmes comme nous l’imaginons dans notre prétention insensée à l’autonomie. Dans l’amour, c’est la Vérité que nous devons professer pour nous-mêmes et pour le prochain : la Vérité vraie et non pas une vérité arrangée, accommodée, falsifiée. C’est la Vérité (Jésus-Christ ; la Parole de l’Écriture) qui seule libère et secourt.

Bénéfique pour la recherche médicale. Quand la porte de l’avortement est fermée, la médecine est incitée à inventer, dans des directions légitimes, ce qui sauvera, par exemple, à la fois la mère et l’enfant, ou ce qui permettra, autre exemple, de prévenir des malformations, des maladies congénitales ou autres handicaps à craindre. En raison même des progrès de la médecine, beaucoup de risques ont déjà disparu et d’autres disparaîtront encore.

Bénéfique pour les législations. Il est bien certain que le refus d’une législation consacrant l’avortement oblige ceux-là mêmes (dont nous sommes) qui préconisent ce refus à rechercher, à réclamer et à promouvoir une autre et meilleure législation économique, sociale et politique que celle que nous connaissons. Refuser une législation ouverte à l’avortement ne serait qu’hypocrisie si, par conservatisme et aveuglement, n’était pas combattu, dans le même temps, le statu quo qui conduit plusieurs à l’avortement.

Combien de malheureux ont été (et sont) poussés à l’avortement par les conditions injustes d’existence auxquelles ils ont été (et sont) réduits ! Si l’avortement est un crime, sont aussi criminelles des situations que le conservatisme tolère et maintient. C’est toute une part de la législation présente concernant, par exemple, la famille, la sécurité professionnelle, l’habitat, l’éducation et l’alcoolisme qui doit être mise en cause.

Pour un certain nombre — à distinguer des autres — la tentation d’avorter est l’effet de causes sociales auxquelles il faut s’attaquer, causes que nous devons discerner, dénoncer et vouloir supprimer, à la lumière de la Parole de Dieu, et qui expliquent en partie, sans pour cela le justifier, pourquoi trop d’êtres humains ont recours à l’avortement pour échapper, pensent-ils, à trop de misère.

Entre Madame qui se fait avorter aux moindres risques en payant très cher un grand « spécialiste » parce qu’il lui plaît (et que cela arrange sa « liberté») de ne pas avoir son enfant, et la mère de famille nombreuse, vivant dans un taudis avec un mari alcoolique, qui pleure en se résolvant à aller chez la « faiseuse d’anges » où va peut-être être ruiné à jamais le peu de santé qui lui reste, la distance morale est grande.

S’il est des crimes dont des individus portent la première responsabilité, il en est d’autres dont nous portons avec les criminels, criminels nous-mêmes à la mesure de notre indifférence et de notre lâcheté sociales, une bonne part de responsabilité.

Cela aussi il faut le reconnaître et le dire. Pour changer.


Ichthus N°14, juin 1971, pages 2 à 7

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