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Nous chérissons tous des trésors, même les pasteurs. Ce sont ces petites choses qui nous sont chères : ces moments gravés dans la mémoire où l’action du Seigneur a été évidente, ou ces vies que nous avons vues se transformer.

Il y a aussi les biens matériels dont nous pensons ne plus pouvoir nous passer. Par exemple, j’ai vécu de nombreuses années sans téléphone portable, mais il m’est désormais impensable de faire sans. Pourtant, je ne suis pas certain de le considérer comme « précieux ». Pour décrire ce qu’est vraiment un trésor, je raconterais plutôt ce que j’ai observé, un dimanche, sur le chemin du retour de l’église.

Alors que nous étions coincés dans un embouteillage sur le périphérique parisien, j’ai remarqué une Rolls-Royce sur la voie de gauche. La voiture était impeccable, comme sortie d’un film britannique des années 1960. Le conducteur affichait d’abord le même regard frustré que les autres automobilistes, puis il s’est mis à inspecter son véhicule. Il a sorti un chiffon pour frotter un détail de chrome autour de sa fenêtre ; le sourire de satisfaction qui a alors glissé sur ses lèvres disait tout. Nous étions peut-être tous bloqués dans le trafic, mais lui, il était aux anges.

Un trésor peut revêtir toutes sortes de formes. Dallas Willard suggère que tout le monde en possède un : même les sans-abri portent avec eux ce qu’ils aiment le plus au monde[1]. Ceux qui ne se considèrent pas comme matérialistes peuvent découvrir des trésors cachés dans les recoins de leur cœur. Pour certains, ce sont des relations si précieuses qu’elles deviennent la priorité absolue, au risque de devenir fusionnelles. Pour d’autres, de grandes et justes causes — comme l’écologie, la justice sociale ou l’engagement politique — deviennent un idéal sacré. Bien que ces trésors ne soient pas visibles comme une voiture sur l’autoroute, ils habitent nos conversations, imprègnent notre quotidien et apparaissent sur nos relevés bancaires. Nous y puisons notre fierté, notre identité et notre joie.

Le ministère lui-même, dans certains de ses aspects, peut devenir un trésor : d’excellentes habitudes d’étude, un beau bâtiment, une église en pleine croissance, la nostalgie d’une époque dorée, ou même la fierté d’avoir surmonté des épreuves.

Comment distinguer ce que nous aimons simplement de ce qui est devenu un « trésor » ? Dans un sermon sur l’idolâtrie, Timothy Keller proposait un test pour identifier les signaux d’alerte : y rêver constamment, y consacrer plus d’argent et d’énergie que de raison, et surtout, ressentir une colère disproportionnée lorsque ce trésor est menacé[2]. Ou, comme le dit Jésus :

« Ne vous amassez pas de trésors sur la terre, où les vers et la rouille détruisent, et où les voleurs percent et dérobent ; mais amassez-vous des trésors dans le ciel, où les vers et la rouille ne détruisent point, et où les voleurs ne percent ni ne dérobent. Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur. » (Matthieu 6.19-21)

Pour Joachim Jeremias[3], l’enseignement de Jésus sur les trésors est indissociable de la prière et du jeûne qui le précèdent. Cette structure montre que notre relation au Royaume définit la nature de notre richesse. Le « trésor » n’est pas seulement une récompense future, mais l’état d’un cœur tourné vers Dieu ; c’est une manne quotidienne puisée dans la présence du Père, conformément au Psaume 90.14.

Jésus est notre richesse suprême. En portant notre honte à la croix, il nous invite à partager sa propre vie

Le trésor céleste s’incarne avant tout en la personne du Roi : Jésus est notre richesse suprême. En portant notre honte à la croix, il nous invite à partager sa propre vie. Il nous ouvre alors les portes d’un Royaume dont les « pauvres en esprit » sont les héritiers — un changement radical de perspective sur la possession. Plus qu’un bien que nous détenons, le Christ est le trésor qui nous possède. Cette pensée est bouleversante quand on réalise avec quelle facilité nous nous égarons, que ce soit par frustration face à l’épreuve ou par un attachement aux dons de Dieu plutôt qu’à Dieu lui-même.

Pourtant, au cœur de ce cheminement, le trésor céleste se manifeste concrètement : il surgit lors d’un échange sur Jésus avec un ami, dans la joie d’une prière exaucée ou dans l’investissement pour une œuvre missionnaire. Ce sont des richesses impérissables, car la main du « Père des lumières » les inscrit dans l’éternité.

Cela nous conduit au pouvoir de nos désirs. La passion peut pousser des couples à tout quitter pour vivre ensemble, ou au contraire à s’obséder pour des défauts jusqu’à la rupture. Nos désirs sont de puissants moteurs, comme le décrit James K.A. Smith dans son livre Desiring the Kingdom[4]. Ce que nous aimons vraiment, notre vision d’une « vie réussie », nous dictera où se trouve notre trésor. C’est un secret bien connu du marketing, illustré dans la série Mad Men : pour vendre un produit, il faut l’associer à un idéal. Pour vendre un tapis, on suscite le désir de confort et d’un intérieur chaleureux, en occultant les allergies ou l’entretien difficile. Le désir peut nous mener à poursuivre toute une vie un idéal flou. Cela peut conduire à des impasses si le désir n’est pas digne ; c’est pourquoi Jésus nous appelle à examiner ce que nous désirons. Tous les trésors du monde, même ceux que nous forgeons dans le ministère, passeront. Nous avons besoin d’un trésor plus sûr.

Pourquoi le ministère est-il un trésor dangereux ? Parce qu’il est l’un des intermédiaires par lesquels le vrai trésor est transmis. C’est comme si notre propriétaire de Rolls-Royce aimait la route plus que le véhicule lui-même. Le ministère est, par nature, un service neutre, bien qu’honorable. S’il devient notre trésor, nous ne sommes plus que des techniciens entretenant un système capricieux, trop soucieux du regard d’autrui. L’engagement apporte une reconnaissance légitime aux personnes intègres, mais pour d’autres, il peut n’être qu’un refuge contre l’opprobre social. Le ministère ne prie pas pour nous ; c’est Jésus qui le fait, ainsi que son peuple. En fin de compte, faire du ministère un trésor en soi mène soit à l’orgueil de la réussite, soit à l’amertume du dépassement.

C’est pourquoi Jésus est le trésor le plus précieux. Il ne peut jamais nous être enlevé. Il est trop bon, trop aimant, trop fort. J’admire particulièrement sa patience : tel un maître peintre, il prend le temps nécessaire pour colorer chaque aspect de notre existence, même si nous ne comprenons pas toujours les nuances sombres des périodes de lutte avant que l’œuvre ne soit achevée. C’est ce trésor qui a permis à Paul, du fond de sa prison, d’affirmer que « vivre, c’est le Christ, et mourir est un gain » (Philippiens 1.21), tout en continuant à servir l’Église.

Lorsque Jésus devient notre véritable trésor, notre regard spirituel se transforme : nous percevons la beauté de la croix et l’excellence de la vie dans son Royaume.

Lorsque Jésus devient notre véritable trésor, notre regard spirituel se transforme : nous percevons la beauté de la croix et l’excellence de la vie dans son Royaume. Ces aspirations nouvelles — le désir de contempler sa gloire et de vivre selon ses valeurs — deviennent notre moteur et le catalyseur de notre transformation. Jésus nous offre alors le détachement nécessaire pour apprécier les biens de ce monde sans en être esclaves, mais en les utilisant avec une liberté nouvelle. Il nous dote de la force d’accomplir sa volonté et investit en nous pour nous rendre meilleurs. Sa présence enveloppe tout, même nos épreuves, de sa beauté. En tant que trésor suprême, Jésus apporte à nos âmes une satisfaction profonde et inébranlable.


1. Dallas Willard, The Divine Conspiracy, William Collins, London 1998, p 225
2. https://youtu.be/hN9GyHKrpPI
3. Joachim Jeremias, Paroles de Jésus, Foi Vivante, Paris 1965, pp 54-57
4. James K. A. Smith, Desiring the Kingdom (Cultural Liturgies): Worship, Worldview, and Cultural Formation. Kindle Edition. pp. 39-75
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